Vous avez été nombreuses, que ce soit sur le blog ou par mail privé, à me dire combien vous aviez apprécié les souvenirs d'enfance de ma Maman. J'ai bien entendu fait passer le message... et il a été bien reçu !!! Voici donc pour mon plus grand plaisir (et j'espère pour le votre...), un superbe texte très émouvant, une magnifique histoire d'amour, à la lecture de laquelle les larmes me sont montées aux yeux (oui, je sais, je suis une grande sensible sous mes airs de fille "forte" !!!). Inutile de vous dire que ma Maman sera très touchée par les messages que vous aurez la gentillesse de lui laisser (et du coup, peut-être bien que nous aurons droit à un nouveau texte d'ici quelques temps !!!!).

Elle s’appelle Philomène. Elle va dans le village  toute de noir vêtue avec sur la tête un petit chapeau rond en équilibre instable, légèrement « de traviole ». Je ne lui connais pas d’autre nom. Quel âge a-t-elle ?  Pour une petite fille comme moi, ce n’est pas très important…. J’ai mes jeux, ma vie d’enfant et je sais qu’à quarante ans passés  toutes les femmes du village sont enfouies dans le noir, été comme hiver, portant sans cesse le deuil  d’un père, d’une mère, d’un parent proche ou éloigné. Philomène habite en bas du village sur le chemin qui mène au Rhône, ce fleuve puissant, capricieux parfois, aimé et craint de tous ses riverains. Elle vit avec son mari dont je n’ai jamais connu le nom. Lui, je ne le vois pas. Il ne sort pas de son « domaine » : les alentours de la maison, le jardin. Tous deux semblent à l’écart de la vie du village. Il faut dire qu’ils n’ont pas d’enfants. A cette époque, ne pas avoir d’enfants est ressenti comme un échec par toute la communauté et Philomène et son mari se sont  tout doucement résignés et repliés sur  eux-mêmes.

Un jour, comme une traînée de poudre, la nouvelle se répand dans le village : le mari de Philomène est mort. Les grandes étapes de la vie : naissances, mariages, décès, sont  intensément vécues par le village entier. Nous ne sommes pas si nombreux : peut-être quatre cents âmes… La coutume veut qu’un membre de chaque famille rende une visite de sympathie à la demeure du défunt. Ma mère est toujours celle qui va porter paroles d’encouragement et  de consolation. Donc, elle « descend » chez Philomène. Dès son retour, je lis sur son visage qu’elle est à la fois surprise et admirative. Philomène l’a reçue souriante et sereine.

« Je suis si heureuse qu’il soit parti le premier », lui a-t-elle dit. « Il n’aurait jamais pu supporter vivre seul... Que serait-il devenu sans moi ? Le Bon Dieu a vraiment bien fait les choses et je lui en suis reconnaissante… »

Puis ce sont les funérailles. Philomène est seule derrière le corbillard : elle n’a pas de famille proche. Toute menue dans ses habits noirs, le visage dissimulé derrière le long voile noir que portent les veuves à l’époque, elle marche jusqu ‘au cimetière suivie de nombreux villageois. Comment rentre-t-elle chez elle après la cérémonie ? Quelqu’un de compatissant et de chaleureux l’accompagne-t-il ? Ou bien retrouve-t-elle sa maison vide toute seule, submergée par le chagrin… En tous cas, la petite fille que je suis ne sait rien de tout ça. Ce que j’apprends avec stupeur  et horreur, comme le village entier, le lendemain matin, c’est que Philomène a décidé de ne plus vivre et a choisi notre beau Rhône pour y déposer la vie qu’elle ne pouvait plus supporter sans son amour.

Je n’ai jamais oublié Philomène…. 

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Cette photo du Rhône a été prise par ma Maman...