La plume de ma Maman, associée aux croquis de mon grand-père... voilà de quoi vous régaler (enfin, du moins j'espère !).

la_vogue

"Avec les beaux jours arrive la saison des vogues de village.

Lorsque j’étais jeune, la vogue était organisée par les « conscrits », ou la « classe », c'est-à-dire tous les jeunes gens du même âge, l’année qui précédait leur départ au service militaire, obligatoire à cette époque . Ils avaient donc dix-neuf ans. Mon village était si peu peuplé que pour étoffer le groupe des conscrits, on accueillait aussi les « sous-conscrits », âgés de dix-huit ans et toutes les filles du même âge

La semaine qui précédait le premier dimanche d’Août, jour traditionnel de la vogue, la place du village changeait d’aspect. Quelques roulottes de forains venaient s’installer à l’ombre des platanes. Arrivaient peu après les camions chargés du matériel nécessaire au montage des attractions…Dans un si petit village la fête était modeste mais il y avait toujours le stand de tir et le manège enfantin . Le stand de tir avait un immense succès auprès des jeunes hommes qui aimaient prouver leur adresse mais qui étaient fiers, surtout, de « tirer » la magnifique poupée à offrir à leur petite amie. Je n’ai jamais beaucoup aimé le stand de tir et je ne m’y suis jamais essayée malgré de multiples sollicitations.

Ce que j’aimais, moi, c’étaient les autos tamponneuses ! Elles venaient bien rarement au village . Chaque année quand je voyais arriver les forains j’avais le grand espoir que les autos tamponneuses seraient là tant je me plaisais sur cette attraction . D’abord, il y avait l’excitation de la conduite de ces petits véhicules maniables ; mais surtout j’aimais ce jeu où le plus amusant était d’essayer de bousculer l’autre sans se faire bousculer soi-même…Evidemment, c’était une occasion pour se faire inviter sur une voiture par un « soupirant » ou pour attirer l’attention d’un jeune garçon qui nous plaisait !

Une fois, une seule, est venu s’installer un manège de « pousse-pousse ». J’étais trop jeune cette année-là pour être admise sur ce manège dangereux ; mais quel spectacle de regarder ces petites nacelles voler au bout de leurs chaînes ! Les jeunes gens essayaient d’attraper les chaînes de la nacelle qui précédait la leur si c’était une jeune fille qui y était assise….Et les chaînes s’emmêlaient .  Les nacelles s’enroulaient puis tournaient à toute vitesse sur elles-mêmes lorsque les chaînes se détortillaient….Les robes légères se soulevaient.. Les jeunes filles poussaient des cris aigus…J’avais envie d’être grande pour m’amuser aussi….

Un emplacement était réservé pour poser le « parquet », le plancher de danse. On amenait devant le parquet un char emprunté à l’un des agriculteurs du village. Le char était décoré de guirlandes bleu-blanc-rouge ( comme les rues du village, d’ailleurs ) ; il était équipé d’un éclairage de fortune. C’est là que le dimanche venu l’orchestre s’installait. Des tables et des chaises disposées tout autour du parquet recevaient les familles qui se trouvaient ainsi aux premières loges, soit pour faire une danse, soit pour observer les danseurs… C’était chacun son tour !Et les langues allaient bon train parce qu’alors la musique n’était pas assourdissante et on pouvait tranquillement bavarder pendant que la fête battait son plein.

Le matin du grand jour, les conscrits épinglaient sur leur vêtement la grosse cocarde bleu-blanc-rouge , marque de leur appartenance à la « classe ». En chiffres dorés ou argentés,  apparaissait sur la cocarde l’année de la « classe ». Ils parcouraient le village pour vendre à chaque famille la traditionnelle brioche des conscrits qui avait été cuite par notre boulanger.

En début d’après-midi, la musique des manèges attirait peu à peu les habitants sur la place. Tout le monde était endimanché. Je me souviens d’une année où la mode pour les jeunes filles  était aux jupes larges avec un petit jupon blanc amidonné qui devait dépasser légèrement….Les jeunes des villages voisins arrivaient à la vogue à vélo. Les conscrits proposaient à chacun des arrivants un petit ruban tricolore à agrafer sur la chemise ou le corsage .

Dès que l’orchestre se mettait à jouer, le « parquet » se remplissait. J’adorais danser et peu m’importait le cavalier pourvu qu’il fût bon danseur. Le bal n’était jamais boudé. Dans mon souvenir, il me semble que tout le monde aimait danser : les jeunes, les moins jeunes, les « anciens ». La vogue était un temps très fort de la vie sociale du village où toutes générations confondues  on s’amusait de bon cœur. De temps en temps il y avait bien quelques fêtards qui avaient abusé de la bouteille mais je ne me souviens pas que la fête fût jamais gâchée.

Cette vogue existe toujours. Les conscrits , eux, ne sont plus là. Je ne suis pas retournée sur la place le jour de la vogue depuis très longtemps….Comment se passe-t--elle aujourd’hui ? "

Le_bal_de_la_vogue