La rentrée est proche. Les rayons des hypermarchés regorgent de fournitures. Les enfants et les ados accompagnent leurs parents dans cette course aux achats où la mode le dispute au pratique. Les fenêtres de nos écoles sont ouvertes. Le personnel d’entretien s’affaire dans les salles de classe et les cours de récréation. C’est toute une atmosphère particulière propre à cette période importante de l’année et elle ravive en moi de lointains souvenirs.

C’était en 1949, j’avais 10 ans. En Juillet, j’avais passé l’examen d’entrée en 6ème. J’étais fière de l’avoir réussi, fière de répondre à l’attente de mes parents. Mon père avait décidé que j’effectuerais mes quatre années de « Cours complémentaire » interne dans un établissement à 25km du domicile familial. Pendant les vacances ma mère s’était activement occupée du lourd trousseau nécessaire : draps, couvertures, dessus de lit  (blanc selon un modèle imposé), linge de toilette, linge de corps, vêtements…Tout cela en assez grande quantité puisqu’il n’y avait pas de lingerie dans cet internat et que je ne devais revenir à la maison que tous les quinze jours et pour 24 heures seulement : du samedi soir au dimanche soir. Elle avait cousu sur ce trousseau les étiquettes blanches sur lesquelles mon nom était tissé en rouge.

Au fur et à mesure que la date fatidique du 1er Octobre approchait mes sentiments devenaient de plus en plus mitigés. La fierté et la joie du début laissaient place peu à peu à l’angoisse, à la peur de l’inconnu ; je n’avais que dix ans….Je n’étais encore qu’une toute petite fille ; à part quelques jours de vacances chez mes grands-mères, je n’avais jamais été séparée de mes parents ; comment serait cette école ? Comment la vie s’y organiserait-elle ? Aurais-je des amies ? Qui m’aiderait  à prendre soin de mes affaires, à organiser mon travail ? Tant de questions qui assaillent un jeune enfant lorsqu’il sait que sa vie va changer…Mais j’étais loin, vraiment très loin d’imaginer ce qui m’attendait vraiment.

La veille du 1er Octobre (date immuable autrefois de la rentrée des classes), mes parents me conduisirent en voiture avec tous mes bagages (une petite malle me semble-t-il) jusqu’à ma nouvelle école. Je découvris alors un grand bâtiment de pierres, très austère, qui fut jusqu’au début du siècle dernier un couvent des Ursulines. Il avait été récupéré par la mairie et transformé en Cours complémentaire avec internat. La fin de la guerre était toute proche et l’effort de la nation portait davantage sur la reconstruction que sur l’amélioration des conditions de vie dans les internats. Cet établissement scolaire suait la tristesse par tous les pores. Je garde en mémoire une impression de grisaille, de froid,  causée sans doute par l’omniprésence de la pierre (perron double, escaliers, longs couloirs…) et le manque de couleurs ( les murs étaient délavés, sinistrement tristes). On m’attribua un lit dans un vaste dortoir où une soixantaine de lits étaient alignés sur trois rangées. Pas de table de chevet. Un unique WC pour tout le dortoir. Pas de douches. Dans un immense couloir qui longeait le dortoir, des robinets d’eau froide nous serviraient pour la toilette. Tout au fond de ce couloir, sur plusieurs rangées, se trouvaient de petits compartiments carrés, en bois, fermés par un rideau et une longue tringle supportant des cintres ; dans les casiers nous devions ranger notre linge et à la tringle, suspendre nos vêtements…Pas de chauffage dans le dortoir mais un gros poêle à charbon dans le couloir tempérait légèrement ces lieux peu accueillants. Après avoir rangé mes vêtements et fait mon  lit, je fus dirigée vers la salle d’études, l’une des salles de classe. On me montra mon bureau ; c’était un lourd bureau de bois, bien marqué par les nombreux passages d’élèves au cours des années précédentes. Le dessus du bureau se relevait et nous pouvions ranger livres et cahiers à l’intérieur. Par la suite, je compris bien vite que lorsque nous relevions la planche du bureau , nous pouvions nous dissimuler derrière pour faire un signe à une amie, ou croquer un carreau de chocolat en cachette, ou lire en douce quelques pages de notre livre de bibliothèque…(Ne soyez pas étonnés…Nous n’avions pas le droit de lire un livre de bibliothèque en-dehors du dimanche et du jeudi après-midi.). 

Mon installation était faite. Mes parents allaient partir. La panique commençait à s’emparer de moi mais j’étais sage et obéissante et je savais que je ne devais rien dire et surtout pas me plaindre. Je serrais les dents pour ne pas trop montrer mes larmes….Le pire était encore à venir.

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Photo R. Doisneau

Ce texte a une suite.. à lire prochainement sur mon blog ! Et surtout n'hésitez pas à laisser un petit mot à ma Maman si vous avez apprécié ce nouveau texte...