Un nouveau texte de ma Maman, qui fait suite à C'est la rentrée et Le réfectoire... Laissez-lui un petit mot si vous appréciez ses écrits... 

L’un des moments les plus attendus à l’internat était la distribution du courrier. Les lettres étaient le seul lien que nous avions avec notre famille et la joie que j’éprouvais à la lecture des petites nouvelles rédigées par ma mère est difficilement exprimable. Je pense qu’elle aimait m’écrire parce que ses lettres étaient toujours détaillées et elle me racontait les évènements du village : une naissance, une « Saint Cochon »*, les fleurs et les fruits du jardin, les maladies ou les accidents des uns et des autres….Des lettres qui me ramenaient à la maison, au village, et à partir desquelles je vivais des histoires différentes de mon quotidien monotone.

A mon entrée à l’internat, mes parents avaient dû déclarer les identités des cinq personnes habilitées à échanger du courrier avec moi. Nous n’avions pas le droit d’avoir plus de cinq correspondants. Parents, grands-parents, deux oncles ou tantes et la liste était close !! Pas de quoi espérer une lettre quotidienne ! Les lettres de ces cinq correspondants nous étaient distribuées décachetées : la directrice se donnait le droit de les lire….Quant à nous, nous ne pouvions écrire nos lettres que le dimanche. Elles étaient remises ouvertes à la directrice. Dans de telles conditions, mes lettres étaient des plus impersonnelles. Elles rapportaient essentiellement mes résultats scolaires et en tout cas ne comportaient jamais la moindre allusion à la vie à l’intérieur de l’établissement ni aux sentiments d’angoisse qui m’agitaient souvent ni à la tristesse d’être loin du foyer.

En principe, la distribution avait lieu après le repas du soir. Quand nous entrions au réfectoire, nous voyions le paquet de lettres posé au coin de la table de la surveillante et tout au long du repas chacune de nous portait en elle l’espoir que l’une des lettres serait pour elle. Mais nous savions aussi que ces lettres étaient pour la directrice et la surveillante un moyen de pression incomparable.

L’une des règles de base à l’internat était le quasi- silence. Silence dans les couloirs, silence en salle d’étude, silence au réfectoire….Tous nos échanges verbaux s’effectuaient à voix basse. S’il arrivait que le son s’amplifiât, nous étions rapidement rappelées à l’ordre. Et si jamais nous n’obéissions pas assez vite, le couperet tombait : «  pas de courrier jusqu’à nouvel ordre ! ». Quel supplice de voir le petit tas de lettres sur la table, d’imaginer que parmi elles nous en avions peut-être une, et d’être contraintes d’attendre un jour, deux jours, parfois davantage pour la récupérer.

Beaucoup plus tard, dans les plus grandes classes et notamment en 3ème (où je suis restée deux ans: une année pour passer le Brevet et la seconde pour la préparation du concours d’entrée à  l’ Ecole Normale), nous avions appris à contourner les interdits ! Il y avait aussi des externes évidemment dans l’école….Certaines d’entre elles acceptaient d’être nos facteurs. Nous leur confiions du courrier à poster pour des ami(e)s qui ne figuraient pas sur notre liste de correspondance et surtout nous pouvions écrire ce que nous voulions ! Malheureusement, la liberté des jeunes filles n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui et il nous était impossible de nous faire adresser une lettre chez une externe. Ce genre de correspondance ne circulait que dans un seul sens !

A côté de notre internat, il y avait l’internat des garçons. Nos cours étaient communs. Les salles de cours étaient l’unique endroit où nous nous apercevions, si l’on peut dire, car nous étions assis dans des rangées séparées avec interdiction de tourner le regard vers les rangées du sexe opposé !!! Les interdits et les mystères alimentaient notre imagination et nous tombions facilement amoureux ! De nombreux petits mots  ont pu circuler grâce aux externes filles et garçons qui jouaient le rôle de messagers de l’amour !

C’est ainsi que nous nous fabriquions de petites joies qui illuminaient notre quotidien.

*Dans mon village, on appelait « Saint Cochon » le jour où le porc élevé à la ferme était sacrifié. C’était jour de fête et surtout de partage.