Le texte que ma Maman vous propose aujourd’hui est un peu "particulier", tout d’abord parce qu’il est très personnel (j’ai bien insisté auprès de ma Maman pour être certaine qu’elle ait envie qu’il soit diffusé), ensuite parce qu’il est aussi très douloureux (difficile de ne pas être ému à sa lecture…). Nous avons choisi cette période pour le diffuser car dans le cadre d’« Octobre rose », mois dédié à la lutte contre le cancer du sein, plusieurs manifestations ont lieu un peu partout en France. En Isère, c’est Rose, un personnage emblématique de 9m de haut, qui ira à la rencontre des femmes pour les informer et les inciter au dépistage précoce.

Avant de vous livrer son texte, ma Maman a tenu a ajouté quelques mots… 

Dix ans.....

Le récit qui suit est très personnel et relate une expérience pénible dont personne n'est à l'abri . J'ai longtemps hésité avant de le confier à Cath.  Il peut réveiller de douloureux souvenirs chez certains d'entre vous et j'en suis peinée. Je ne voudrais pas non plus qu'il fasse "pleurer dans les chaumières", ce n'est pas le but recherché. Ce texte est au contraire rempli d'espoir et il est surtout un hymne à la vie. Il faut le voir comme un témoignage utile pour dire à tous que la vie n'a pas de prix et qu'on se doit de tout faire pour la protéger.....

8h du matin un jour de Juillet 1998.

A demi-dévêtue dans la salle d’examen de l’un des chirurgiens les plus éminents de la spécialité sur la place de G…, j’attends le diagnostic, l’angoisse chevillée au cœur.

« Madame, je ne peux pas me prononcer. La grosseur est beaucoup trop petite pour que je tente une biopsie. Je ne parviendrai qu’à vous faire mal en n’ayant que très peu de chance de récupérer quelques cellules à analyser. Je n’envisage qu’une seule solution : opérer pour ôter la grosseur et effectuer, en cours d’opération, une analyse succincte, mais suffisante dans un premier temps, pour déterminer les modalités de l’intervention…. »

Son regard clair et direct, son sourire chaleureux ne parviennent pas à éloigner les images de mutilation qui défilent devant mes yeux. Sans doute y lit-il mes peurs et ma détresse. Il pose une main sur mon épaule et me dit :

« Je fais partie d’un groupe de chirurgiens qui travaillons avec de nouvelles techniques opératoires qui nous permettent de réaliser nos interventions en préservant au maximum l’aspect esthétique. Je puis vous assurer que le passage de mon bistouri sera pratiquement invisible ».

Rassurée ? Si peu… Les interrogations se bousculent dans ma tête. Et si c’était… Non, ce n’est pas possible…je ne veux pas... je ne pourrai pas le vivre… Mon Dieu, si par hasard vous existez quand-même, faites… Et s’enchaînent quelques semaines de jours gris et de nuits sans sommeil.

Début Septembre 1998.

Je suis dans la salle de réveil de la clinique B… Je palpe un énorme pansement au travers duquel je ne sens rien. Je vois des drains, des tuyaux… Ma tête est complètement vide ; je suis éprouvée par les nausées qui accompagnent toujours mes réveils après une anesthésie un peu longue. L’anesthésiste s’affaire pour tenter de mettre un terme à mon inconfort. Enfin, difficilement, il y parvient. On me reconduit dans ma chambre. Je ne suis pas encore totalement consciente : j’oscille entre sommeil irrésistible et éclairs de lucidité… La porte s’ouvre ; le chirurgien entre ; il est toujours en blouse blanche, l’air pressé : « C’est un cancer..Il est tout petit mais déjà agressif. J’ai épargné votre sein mais j’ai dû ôter la plus grande partie de la chaîne ganglionnaire. Bonsoir. Je repasserai vous voir demain matin ».

La porte se referme. Je suis seule. Un vide s’est créé à l’intérieur de moi comme si une pompe invisible avait aspiré tous mes organes. L’angoisse, puis la panique me submergent. Ma vie s’effondre : plus rien ne sera jamais comme avant. Je vais devoir vivre,  ou plutôt survivre…avec des traitements sans fin… et combien de temps me reste-t-il pour profiter de ce que j’aime ? Pourrai-je seulement encore profiter de quoi que ce soit ? Un sentiment de solitude immense s’empare de moi…. Comment imposer mon angoisse à mes enfants, à mes amis ? Il faut serrer les dents, ne rien montrer, ravaler les larmes… faire la courageuse quand on l’est si peu au fond de soi. Qui peut comprendre ce qu’on ressent dans ces cas-là ? Qui peut aider ? Une infirmière m’a aidée. Un soir, elle a pris le temps de venir s’asseoir au bord de mon lit. Elle a eu des gestes tendres et consolateurs. Elle a su me dire qu’il fallait que j’évacue cet immense chagrin, qu’il fallait que je pleure autant que j’en avais envie pour avoir ensuite la force de lutter. C’est auprès d’elle, une inconnue, que j’ai pleuré… et que je me suis dit que j’allais tout accepter, tout faire pour essayer de gagner cette bataille.

Un an plus tard.

Après l’opération, j’ai affronté la radiothérapie, puis surtout la chimiothérapie… Une épreuve extrêmement dure qui m’a anéantie et que j’ai mis une année complète à surmonter… Les contrôles sont satisfaisants. Je n’ai plus de traitement lourd. Je n’ai jamais interrompu mes activités intellectuelles (même pendant la chimio) mais je peux maintenant reprendre mes activités sportives. L’angoisse ne m’a pas quittée mais je peux de nouveau sourire à la vie… Mon petit-fils Maël est né pour l’anniversaire de mon opération. Quel meilleur pansement à l’âme qu’un nouveau petit-fils ?

Aujourd’hui.

Le spectre s’est éloigné. Je ne peux pas dire que c’est un épisode oublié de ma vie… je mentirais. J’y pense chaque jour. Mais j’y pense différemment parce que je crois qu’en même temps qu’une épreuve très difficile, cela a été une expérience riche d’enseignement.

J’ai appris que la vie est immensément précieuse mais aussi immensément fragile. J’ai appris que quels que soient les tristes moments que j’avais pu vivre,  j’aime la vie, j’ai envie d’être heureuse et de rendre heureux ceux que j’aime. J’ai appris qu’il y a des choses importantes et d’autres qui ne le sont pas du tout. Les choses importantes ce sont l’amour ( au sens large ), la solidarité, l’écoute, l’aide qu’on peut apporter aux autres ne serait-ce qu’avec un sourire, la disponibilité, les plaisirs de toute sorte… J’ai appris à reconnaître mes vrais amis, ceux qui ne m’ont pas dit : « Tu sais, j’ai bien pensé à toi… Mais si je ne suis pas venu (si je n’ai pas téléphoné), c’est parce que je ne savais pas quoi te dire.. » Justement, j’ai appris que lorsqu’on aime on peut toujours dire quelque chose… et même ne rien dire parce qu’un geste tendre ou un regard affectueux c’est aussi réconfortant que des mots. J’ai tellement appris !

Et en cet anniversaire des dix ans, je dis «  Vive la vie ! ».