Mes plus anciennes et plus fidèles visiteuses se souviennent peut-être des jolis écrits de ma Maman, que je vous faisais parfois partager sur mon blog. Cela fait bien longtemps que je n'en ai pas publié et certaines d'entre vous se sont même inquiétées de savoir si ma Maman se portait bien et si elle écrivait encore. Qu'elles se rassurent, elle se porte très bien ! Et oui, elle écrit encore... Toujours passionnée, Madame Belle Plume (comme l'avait si gentiment surnommée Miji) suit des cours d'écriture créative à l'Université Inter-Âges. Les textes produits doivent respecter certaines contraintes de vocabulaire ou de style afin d'obliger les "élèves" à sortir de leur zone de confort et de leurs habitudes. Le texte suivant est inspiré du texte de George Pérec "Je me souviens" (vous pouvez lire quelques-uns des 480 souvenirs du livre de Pérec ici...).

JE ME SOUVIENS

Je me souviens de cet été là, semblable à tous les étés de mon adolescence, et si différent aussi. C’était un été à la fois lumineux et grave qui allait marquer un tournant dans ma vie.

Je me souviens que j’avais reçu en cadeau mon premier vélo. C’était un vélo bleu, superbe, avec trois vitesses. Il deviendrait l’allié d’un début de liberté.

Je me souviens que lorsque nos parents nous en donnaient la permission, mon amie Gilberte et moi rejoignions à vélo « Roche Plage », un étang sommairement aménagé en base de baignade. Nous retrouvions là toute la jeunesse des environs. Je me souviens des défis sportifs, de la gaieté, des verres de limonade pris au petit bar, des premiers flirts et de leurs émois.

Je me souviens que chaque après-midi de juillet, nous nous retrouvions chez Louis, le fils du boulanger, pour écouter la retransmission radiophonique de l’étape du Tour de France. Je me souviens que nos coureurs préférés s’appelaient Louison Bobet, André Darrigade, Raphaël Géminiani et surtout Bernard Gauthier qui était grenoblois. Je me souviens que les équipes étaient nationales ; nous plantions les petits drapeaux des pays vainqueurs aux étapes, sur la carte du Tour fixée au mur. Je me souviens que notre joie avait été grande cette année là quand Louison Bobet avait gagné l’épreuve pour la France.

Je me souviens que Gilbert Bécaud chantait « C’était mon copain » et nous avions repris quelques paroles de cette chanson pour les faire inscrire sur une plaque destinée à la tombe d’un ami mort dans un accident de la route.

Je me souviens qu’il y avait chaque dimanche une vogue et son bal dans l’un des villages voisins. J’aimais danser ; peu m’importait le cavalier pourvu qu’il fût bon danseur.

Je me souviens que je portais un jupon blanc amidonné et la mode voulait que la dentelle du jupon dépassât légèrement de la jupe.

Je me souviens que je dansais ce slow très triste « Sur ma vie » ; Aznavour débutait ; je l’admirais.

Je me souviens que la vogue de mon village se tenait traditionnellement le premier dimanche d’août. Dans la semaine qui précédait l’évènement, le parquet de danse était installé au centre de la place et un char décoré de lampions et de guirlandes était prévu pour les musiciens. Je me souviens que j’étais amoureuse du jeune batteur blond de l’orchestre mais il ne dansait pas.

Les roulottes et les camions des forains arrivaient de jour en jour et les manèges étaient montés. J’étais fascinée par les autos-tamponneuses. Je me souviens des jeunes gens qui conduisaient habilement la voiture d’une main, entourant de leur bras libre les épaules de la jeune fille qu’ils avaient invitée. Je voulais toujours conduire ces petits engins très maniables ; je prenais plaisir à esquiver les autres véhicules colorés qui circulaient dans tous les sens, au milieu des cris aigus et des rires de joie, dans cette odeur particulière de métal brûlé provoquée par les étincelles électriques du manège.  

Je me souviens que les conscrits vendaient des brioches odorantes et dorées le matin de la vogue. Je me souviens des grosses cocardes bleu-blanc-rouge épinglées sur leur chemise blanche. Derrière leur insouciance de façade ils étaient inquiets : quelques mois plus tard ils partiraient en Algérie où leurs aînés venaient d’être rappelés.

Je me souviens que j’avais accompagné Albert à la gare et je me retenais de pleurer devant lui.

Je me souviens que je me sentais rebelle ; je chantais « La mauvaise réputation » et « Le Gorille » ce qui horrifiait ma mère. Je me souviens que je marchais pieds nus même si ça me faisait un peu mal. Je me souviens que je n’avais plus envie d’être sage et obéissante.

Je me souviens que j’avais confiance en moi et en l’avenir ; j’étais remplie d’espoir. Je me souviens que mes parents me regardaient autrement, avec soulagement et fierté. Je venais d’être admise au concours d’entrée à l’École normale. 

Barre4

C'est avec ce joli texte de ma Maman que je vous laisse pour quelques jours... Je prends en effet la route demain pour Bordeaux où j'aurai le grand plaisir de retrouver les scrappeuses girondines (et quelques autres venues de plus loin !). M. Cath et moi-même prolongeons notre séjour de quelques jours pour profiter de cette belle région et je vous retrouverai donc ici à la fin de la semaine prochaine !
Que le fan club d'Hélya se rassure, la belle part elle aussi en vacances à deux pas d'ici et mon petit doigt me dit qu'elle va être très choyée !