Pour le plaisir de certaines d'entre vous (du moins je l'espère !), on retrouve Madame Belle Plume (autrement dit ma maman !!) pour un nouveau texte écrit dans le cadre de ses ateliers d'écriture créative et qu'elle a la gentillesse de nous faire partager... Ayez donc la gentilesse de lui laisser un petit message si vous avez apprécié la lecture !

Voici la consigne qui avait été donnée aux élèves du cours d'écriture : Imaginez un couple. Nommez-les. Le couple prend un petit déjeuner et se souvient de deux dates de sa vie de couple. Chaque date va correspondre à un texte. L’un sera écrit par l’homme ; l’autre par la femme. Vous raconterez le récit à la troisième personne. Vous adopterez le point de vue de celui (ou celle) qui raconte. Vous résumerez ensuite en une phrase ce qui s’est passé depuis, jusqu’à ce petit déjeuner. 

Difficile d’imaginer que c’est le milieu du mois de janvier. Les parasols à rayures bleues et blanches de la terrasse du restaurant sont déjà ouverts et l’eau turquoise de la piscine brasille sous les rayons obliques du soleil levant. Les premiers levés, en shorts et T-shirts, s’installent aux tables. Pierre et Alice, comme souvent les personnes de leur âge, ne savent plus faire la grasse matinée. De toute façon, ils ont envie de profiter de ces journées exceptionnelles. Ce n’est pas si souvent qu’ils partent en vacances et ces vacances-ci ont un goût tout spécial : elles leur ont été offertes par leurs enfants pour leurs cinquante ans de mariage. Des noces d’or ! De quoi susciter l’admiration autour d’eux.

Alice regarde Pierre ; ces cinquante années écoulées ont été indulgentes avec lui. Il a gardé une silhouette mince, un visage peu marqué et même ses cheveux blancs participent à son charme. Il garnit copieusement son assiette de petit déjeuner ; il a toujours aimé les plaisirs, tous les plaisirs.

Elle se souvient de ce mois de mai 1995 où elle a senti son petit monde basculer dans le vide. Elle menait une vie qu’elle pensait harmonieuse entre ses enfants, son mari et son travail. Bien sûr, il fallait jongler avec le temps souvent, mais elle était persuadée qu’elle le gérait au mieux et qu’elle réussissait à accomplir toutes ses tâches pour le bien-être de sa famille. Parfois un doute s’insinuait : elle se demandait si elle s’occupait assez d’elle-même, si elle n’espaçait pas trop les visites chez le coiffeur, si elle ne devrait pas prendre plus grand soin de sa tenue vestimentaire, si elle s’intéressait assez à Pierre, si elle était suffisamment disponible pour lui. Mais très vite l’urgence de tout ce qu’elle se donnait à faire chaque jour l’engloutissait, elle et ses inquiétudes. Pierre partait au travail chaque matin après qu’ils avaient échangé un baiser rapide. Il rentrait le soir toujours d’humeur égale ; il parlait peu ; c’était son tempérament, se répétait-elle. Leur vie se déroulait ainsi dans une routine confortable et rassurante jusqu’à cet après-midi où elle décida de mettre le lave linge en route. Comme chaque fois, elle vérifiait les poches des jeans des garçons et de son mari ; jamais ils ne pensaient à vider leurs poches avant de mettre leur linge dans le bac ! Ah !Les hommes !Il faut toujours passer derrière eux !Consciencieusement, elle retournait les poches une à une quand tout à coup, de la poche arrière du pantalon de travail de Pierre, elle sortit une feuille de papier pliée en quatre. Curieuse et étonnée, elle déplia le carré bleu ciel. Instantanément, elle eut l’impression que son corps se vidait de son sang et qu’elle se transformait en poupée de chiffon, toute molle, dedans et dehors. Les mots brûlants qu’elle lisait sur ce papier imprudemment oublié lui écorchaient le cœur. On aurait dit qu’une main maladroite avait bousculé le puzzle de sa vie, assemblé avec tant de soin jour après jour, année après année. Maintenant, elle était perdue au milieu de tous ces morceaux éparpillés qu’elle ne pouvait plus remettre en place. Une énorme évidence l’aveuglait : Pierre avait une maîtresse. Un mélange complexe de rage, d’humiliation, de culpabilité, d’incrédulité tournoyait dans sa tête mais le sentiment qui dominait était l’impérieuse nécessité de ne pas perdre Pierre. Elle allait se battre.

Pierre regarde Alice. A quoi pense-t-elle ? Certainement au bonheur d’être ici, tous les deux, dans ce décor de prospectus pour voyages exotiques. Il remarque qu’elle est belle encore, bien que ses cheveux soient moins épais, son visage moins frais, son corps moins svelte. Elle a gardé son regard clair et son sourire lumineux.

Il a eu si peur. Il n’oubliera jamais ce mois de juillet 1998. Il avait entamé sa journée comme d’habitude : la douche, le rasoir, le petit déjeuner tout en écoutant la matinale de France Inter. Comme d’habitude, il avait pris ses papiers, les clés de la voiture, le sac contenant ses vêtements de travail. Comme d’habitude, il avait rapidement embrassé Alice « A ce soir !». Mais le soir, à son retour, ce n’était plus « comme d’habitude ». La cuisine était déserte, le couvert n’était pas mis, le repas ne l’attendait pas tout prêt au coin de la table. Une vague d’angoisse lui serra la poitrine. Il était arrivé quelque chose à Alice. Jamais, depuis le début de leur vie commune, il n’avait trouvé la maison vide à son retour du travail. Puis il entendit un son étouffé du côté du salon. Déstabilisé et inquiet il s’avança dans la pièce et découvrit sa femme tassée sur le canapé, le visage entre les mains, en pleurs. Il s’approcha d’elle mais tout à coup il se trouva impuissant, comme un idiot, les bras ballants à ne savoir que faire ni que dire. Elle était si solide, elle résolvait tous les problèmes familiaux, elle ne se laissait jamais surprendre par l’adversité. Quel évènement terrifiant avait pu la transformer ainsi ? Gauchement, mais avec douceur, il lui caressa les cheveux, puis il s’assit tout contre elle, l’entourant de ses bras. Il sentit le corps crispé de sa femme se détendre un peu et il parvint à murmurer quelques mots tendres pour l’inciter à se confier. La voix étranglée par les sanglots, tremblante, elle murmura « J’ai peur Pierre…Le radiologue que j’ai vu ce matin a décelé une tumeur sur ma mammographie… ». En un instant, il venait de perdre toutes ses certitudes. Il se sentait désarmé, vulnérable et pour la première fois, il prit conscience de la fragilité de la vie. Alice allait peut-être mourir et il comprit pourquoi c’est elle qu’il avait choisie : c’est elle qui le rendait fort, efficace, volontaire. Elle était son complément essentiel et indispensable. Sans elle, il n’était plus rien. Il la serra plus étroitement contre lui, il rassembla toute son énergie et il se fit une promesse. Il allait se battre, avec elle, pour elle.

Les années ont passé ; ils ont gagné leurs batailles ; ils ont acquis la sérénité prudente de ceux qui, tel le funambule sur son fil, savent que l’équilibre est fragile. « A quoi penses-tu, Pierre ? » « A rien, juste que nous avons de la chance d’être ici tous les deux. Alors, on fait quoi ce matin ? »