Au volant de la grosse Bentley noire de la Slater Cotton Mill Company, Greg Woody s’approche du 36 Hill Street où l’attend Daisy, la fille de John Slater. Les battements de son cœur s’accélèrent lorsqu’il l’aperçoit. Debout sur la première marche des escaliers qui conduisent à la porte d’entrée, elle semble poser devant l’objectif d’un photographe invisible. Elle a nonchalamment appuyé sa main droite sur la colonne de soutien du porche. Elle porte une robe fluide, entièrement blanche, au travers de laquelle on devine par transparence le galbe de sa cuisse et même les contours plus foncés de son slip. La taille très serrée met en valeur ses seins ronds et généreux. Sur ses longs cheveux roux qui brillent au soleil, elle a un chapeau de paille, blanc lui-aussi, cerné d’un ruban noir. La robe courte aux manches ballon lui donne un air juvénile, vite contredit par sa pose presque provocante et l’éclat violent du rouge sur ses lèvres. On pourrait même lui trouver un air hautain. Elle n’a pas encore remarqué la grosse berline et son regard se perd quelque part loin devant elle, sous l’ombre de son chapeau. Greg n’aurait jamais dû la rencontrer bien qu’ils fussent tous les deux nés dans cette petite ville de Géorgie. Il faut dire qu’il n’habite pas ce quartier opulent et il n’aurait jamais pu fréquenter les mêmes écoles qu’elle. L’argent est rare et difficilement gagné chez les Woody. Son père travaille dur, dix heures par jour, six jours sur sept, à la filature de coton Slater pour un maigre salaire, et sa mère est employée de maison à plein temps chez l’un des riches propriétaires d’une plantation des environs. Tous les garçons de son entourage sont entrés à la filature ou dans une plantation dès l’âge de douze ans. Il entendait souvent les voisins dire à ses parents "A quoi cela lui servira-t-il d’aller à l’école ? Vous seriez plus à l’aise si vous le mettiez au travail tout de suite !" De toute façon, il ne trouvera pas un meilleur "job". Mais sa mère avait de grands projets pour lui. "Plus tard, tu seras avocat, disait-elle, il y a de grandes causes à défendre". Grâce à la volonté farouche de cette mère aimante et ambitieuse, il a réussi ses études primaires et secondaires, et le jour où il a été admis à Morehouse College à Atlanta, elle a versé des larmes d’émotion et de fierté. Il a conscience qu’il figure parmi les rares privilégiés de son milieu social. Comme chaque été depuis trois ans qu’il est à l’Université, il est le chauffeur du patron de la Slater Cotton Mill Company, en remplacement de Jimmy Ross qui accompagne le grand-père Slater en Floride. Cela lui permet de payer partiellement ses études à Atlanta sans peser trop lourd sur le budget de ses parents.

Daisy commence à trouver le temps long. Il fait très chaud à Galton en ce début d’après-midi. Les bâtiments blancs et cossus de Hill Street renvoient la lumière crue et aveuglante du soleil. Les reliefs paraissent aplatis et les couleurs uniformément pâles. La rue est déserte ; chacun préfère se tenir à l’ombre, à l’intérieur des appartements, où une brise bienfaitrice soulève les rideaux légers devant les fenêtres ouvertes. Elle espère que son petit stratagème va fonctionner. D’ordinaire, elle adore conduire elle-même le cabriolet Chevrolet coupé que son père lui a offert pour son vingt et unième anniversaire. Mais aujourd’hui, elle a prétendu un mal de tête féroce pour demander la voiture paternelle avec chauffeur, pour un essayage soi-disant indispensable en ville. Daisy est inquiète. Et si son père se doutait de quelque chose ? C’est un homme de pouvoir à Galton ; de nombreux courtisans s’empressent autour de lui, prêts à l’informer de tout ce qui se passe en ville. Greg et elle sont d’une grande prudence, mais qui sait ? A Galton, comme dans toutes les petites villes du Sud, des membres actifs de groupes extrémistes sont à l’affût des moindres indices qui laisseraient supposer des entorses aux convenances et aux traditions. Les pensées de Daisy s’évadent et elle repense aux circonstances de cette rencontre improbable. L’un des jeunes professeurs de son Université l’avait invitée à une soirée étudiante. Elle avait été stupéfaite d’y trouver ce grand jeune homme au sourire franc, à l’élégance naturelle qu’elle n’avait jamais rencontré dans les milieux universitaires d’Atlanta qu’elle fréquentait d’ordinaire. Comment se faisait-il qu’il ait pu être invité ? Sur l’instant, cela lui avait paru totalement incongru. Puis au cours de la soirée, elle avait apprécié son esprit ouvert, ses positions fermes et réfléchies, sa réflexion claire et intelligente. Elle avait longuement bavardé avec lui et elle y avait trouvé un immense plaisir qu’elle souhaitait prolonger. Elle savait que jamais Greg ne lui proposerait un rendez-vous ; elle devrait faire le premier pas si elle voulait avoir une chance de le rencontrer de nouveau. Au moment du départ, elle s’était approchée de lui. "J’ai été très heureuse de faire votre connaissance, Greg. Croyez-vous que nous pourrions nous revoir un soir de la semaine prochaine ?" Instantanément elle avait lu une immense surprise dans son regard. Il était soudain gauche devant elle, à la fois interdit et hésitant. Puis timidement il avait répondu "Cela me ferait très plaisir mais c’est un peu compliqué, n’est-ce-pas ? " " Mardi à 18 heures, avait-elle enchaîné sans plus réfléchir, je vous retrouverai devant l’entrée du Jardin botanique. J’aurai ma voiture ; nous pourrons ainsi nous éloigner de la ville". Ce ne fut que la première de leurs nombreuses rencontres. Daisy écoutait Greg lui parler de son enfance, de sa vie au Morehouse College, à l’écart des autres Universités d’Atlanta, de ses aspirations professionnelles, de ses engagements politiques. Elle se rendait compte que pendant plus de vingt ans elle avait vécu totalement ignorante d’un univers tout proche du sien, sans jamais chercher ni à le connaître ni à le comprendre. Elle posait des questions, elle demandait des détails et à chaque échange elle découvrait Greg plus intéressant, plus cultivé, plus généreux, en fait, plus attachant. Cependant elle était très déçue que Greg ne fasse aucune tentative d’approche amoureuse ; il se montrait heureux de la voir, il lui parlait avec chaleur et enthousiasme mais il n’abordait jamais le sujet des sentiments personnels. Un jour qu’ils marchaient côte à côte sur un sentier isolé du parc de Stone Mountain, elle osa lui prendre la main et poser sa tête sur son épaule. Il la prit dans ses bras, l’attira contre lui et avant de l’embrasser murmura "Je ne crois pas que ce soit sage. L’avenir nous le dira".

Tout à coup, elle voit la Bentley s’avancer au bout de la rue. Greg est au volant. Une vague de joie la parcourt et elle s’élance au bas des escaliers pour retrouver l’homme qu’elle aime. Mais brutalement, elle freine sa fougue ; elle ne peut pas se précipiter vers Greg, lui sauter au cou, l’embrasser follement, se blottir contre lui tandis qu’il conduit la voiture, comme le font les autres jeunes gens de la ville. Derrière le frémissement des rideaux blancs de chaque fenêtre, il peut y avoir des regards inquisiteurs. Elle pose sur son visage son masque hautain et indifférent ; sans jeter un regard au chauffeur de la voiture, elle ouvre la portière et s’installe, raide et détachée, sur la banquette arrière. Décidément, sa vie s’annonce compliquée en ce mois d’août 1943 : les États-Unis sont en guerre et l’homme de sa vie est noir.