La voiture glisse le long de Hill Street. Les deux jeunes gens restent silencieux et distants : derrière les façades muettes de la rue déserte se dissimulent souvent des yeux espions. Greg conduit avec application sans jamais tourner la tête. Daisy, elle, ne peut détacher son regard de la nuque de Greg. Elle lui paraît fragile et si douce sous la chevelure épaisse et crépue. Elle voudrait y poser les lèvres, en sentir la tiédeur, s’imprégner de son odeur. Elle se souvient de l’émotion qu’elle avait ressentie quand elle avait découvert pour la première fois le corps nu de Greg : long, mince, souple, peau lisse, couleur réglisse ; et Greg, tout en tendresse, si délicat…irrésistible. Après l’amour ils s’étaient amusés de voir les contrastes de leurs corps emmêlés : nacre et ébène, une harmonie parfaite. La voix de Greg rompt sa rêverie. "Daisy, il faut que je te parle. Je ne voudrais pas t’inquiéter mais j’ai vu Benny Ross."

Le ton est grave et immédiatement Daisy sent monter en elle une vague d’angoisse. Le matin même, comme chaque jour pendant les vacances, elle s’est rendue sur la tombe de sa mère ; elle a l’habitude de lui confier ses secrets, ses espoirs, ses soucis ; elle lui a parlé de son amour pour Greg et aujourd’hui elle avait besoin de réfléchir avec elle à l’avenir : une toute nouvelle vie s’éveille en elle depuis quelques semaines ; cela s’annonce comme une véritable épreuve ici à Galton, et elle doit penser à des solutions avant d’en parler avec Greg. Ces moments, près de cette mère disparue bien trop tôt, l’aident et la réconfortent. Mais en poussant la porte du cimetière, elle avait eu un vague pressentiment, la crainte de se trouver face à face avec la personne qu’elle avait le moins envie de rencontrer : Benny Ross, meneur de l’équipe de base-ball de Galton. Plutôt beau garçon, il affiche une désinvolture virile et une confiance en lui qui plaisent aux filles de la ville. Elles se disputent une sortie avec lui et ses conquêtes sont nombreuses. Mais Daisy n’est pas sous ce charme-la. Benny représente tout ce qu’elle déteste : suffisant, m’as-tu-vu, vulgaire en gestes et en paroles, agressif quand il a bu trop de bière. C’est sans doute parce qu’il ne supporte pas l’indifférence un peu méprisante de Daisy qu’il la poursuit assidument et ne rate pas une occasion de la provoquer. Il l’avait attendue déjà plusieurs fois au cimetière depuis le début de l’été. Dés qu’elle entra, elle l’aperçut appuyé contre le tronc d’un pacanier. Un pied calé contre l’arbre, le chapeau à larges bords abaissé sur les yeux, la chemise à carreaux, il jouait au cow-boy qu’il n’était pas. Une cigarette à la main, il la regardait avancer, mi-inquiétant, mi- aguicheur, sourire en coin, regard malsain. "Hey Daisy !Content de te voir !" "Salut Benny !" "T’as pas cinq minutes pour une causette avec moi, la Belle ?" "Pas aujourd’hui Benny ; j’ai à faire" "Toujours pressée à ce que je vois. Pas bégueule avec tout le monde pourtant, à ce que je sais !". Ce sous-entendu figea le sang de Daisy ; un étau serra son cœur : Benny savait quelque chose et Benny était dangereux.

" Greg, que t’a-t-il dit ? Que s’est-il passé ?"
"Tu le sais Daisy, Benny ne m’aime pas, surtout depuis que je suis entré à Morehouse College. Il déteste l’idée que je réussisse à sortir du trou à rats où il voudrait me voir croupir. Sa jalousie n’a plus de bornes depuis que je remplace son père au volant de la Bentley pendant l’été. Plusieurs fois depuis quelques semaines il m’a attendu à la sortie de la manufacture pour m’insulter, me menacer même."
Greg ne rapportera pas à Daisy les paroles de Benny : "Hey, negro ! T’as intérêt à plus mettre tes sales pattes noires sur Daisy. Je t’ai à l’œil et je sais comment te faire disparaître de la circulation. Tu vaux pas cher ici à Galton…". Ce ne sont pas des menaces en l’air ; les passages à tabac et les disparitions de gens de couleur ne sont pas exceptionnels et n’émeuvent guère les autorités. " J’ai décidé de partir, Daisy. Nous sommes en guerre et le gouvernement a besoin de forces  supplémentaires. L’armée recrute des étudiants noirs pour former un corps d’élite d’aviateurs. Je me suis porté volontaire. Je pars dans trois jours à Tuskegee en Alabama pour ma formation avant d’être envoyé sur le Front en Europe." C’est une décision que Greg n’a pas prise à la légère. Quel paradoxe pour un Noir américain qui n’a pas le droit de s’asseoir où il veut dans un bus ou un jardin public d’aller combattre un état nazi pour libérer l’Europe et permettre aux juifs et autres minorités de retrouver la liberté ! Mais c’est une chance.

"Mes amis du NAACP¹ pensent que c’est une excellente idée finalement, et que notre participation à l’effort de guerre pourra faire avancer notre cause".

Mais là, toute seule à l’arrière de la voiture, effondrée, Daisy se moque des militants du NAACP et de leur grande cause. Assommée par la brutalité de la nouvelle, anéantie par la douleur subite, elle ne voit qu’une chose : Greg va partir et elle va se retrouver seule avec un bébé à naître dans un pays où cet enfant n’aura pas de place. Elle éclate en sanglots. Son horizon est muré, elle est empêtrée dans la toile d’une situation inextricable ; elle ne parvient pas à raisonner pour envisager une solution. Une chose est certaine : elle ne dira rien à Greg ; elle a besoin de réfléchir d’abord. Greg, lui, est dépassé par le chagrin de Daisy. Quels mots lui dire pour l’apaiser ? Ne peut-elle pas comprendre que leur avenir ici, aujourd’hui, est bouché ?

"Je reviendrai plus fort avec de vraies chances d’intégration ; les choses vont changer. Sois confiante, Daisy !Je t’aime !". Prisonniers de la voiture dans leur ville hostile, ils ne peuvent même pas échanger les derniers gestes d’amour avant leur séparation. Juste quelques mots simples et une promesse. De retour dans Hill Street, Daisy s’engouffre chez elle, court jusqu’à sa chambre, s’abat en pleurs sur son lit. Combien de temps reste-t-elle ainsi ? Puis, peu à peu l’ouragan dévastateur s’éloigne et la jeune femme s’interroge. Est-il possible de rester en Géorgie ? Certainement pas. Les mariages mixtes y sont interdits ; son avenir avec Greg est lourdement compromis ; elle risque d’être contrainte à abandonner leur enfant. Greg a saisi sa chance ; elle aussi a une chance à saisir. Elle a deux avantages : elle est Blanche et elle est riche.

Début septembre 1943 le Queen Elizabeth 1 quitte le port de New York chargé de militaires mais aussi de quelques civils privilégiés qui ont de bonnes raisons de se rendre en Angleterre. Il accostera dans huit jours à Southampton. Sur le quai, John Slater, les larmes aux yeux, agite un mouchoir blanc. Sa fille unique va poursuivre ses études à Reading. C’est dur de la voir partir mais c’est excellent pour son avenir, surtout si elle doit reprendre la manufacture. A bord, Daisy, triste, une boule dans la gorge, voit la silhouette de son père s’amenuiser jusqu’à ne devenir plus qu’un tout petit point noir parmi des centaines d’autres petits points noirs, minuscules sur fond de gratte-ciel fantomatiques. Est-ce la dernière image qu’elle aura de son père ? La statue de la Liberté lève haut son flambeau vers le ciel. Daisy entame une nouvelle vie. Elle n’est pas sûre de revenir un jour.

¹National Association for the Advancement of Coloured People