Le Queen Elizabeth 1 est certainement l’un des transatlantiques les plus prestigieux. Depuis son lancement en 1938 il est admiré pour sa puissance sur l’eau et pour son aménagement intérieur luxueux. Mais Daisy profite peu des avantages du paquebot ; épuisée par les nausées provoquées à la fois par sa grossesse et le balancement régulier du navire, elle passe de longues heures dans son étroite cabine. Lorsqu’elle s’aventure sur l’un des ponts ou dans l’une des immenses salles de restaurant elle est étourdie par les rires, les chants, les jeux des centaines de GI, passagers principaux de cette longue traversée. Il y a cependant un lieu où elle trouve paix et oubli. C’est la salle de cinéma ultra moderne où chaque jour elle peut se laisser emporter dans le tourbillon d’aventures tristes ou merveilleuses qui, pour une ou deux heures, lui font oublier ses soucis. Elle est encore sous le charme du dernier film qu’elle a vu, le destin extraordinaire de Jane Eyre, magnifié par le jeu d’Orson Welles et Joan Fontaine que Daisy admire sans réserve. Après avoir traversé des épreuves douloureuses, la jeune héroïne va enfin voir se réaliser son rêve le plus cher : épouser l’homme qu’elle aime. C’est aussi le rêve de Daisy mais quelles difficultés va-t-elle devoir affronter ? C’est la première fois qu’elle quitte la Géorgie et pour une première fois, c’est un périple d’envergure. Elle part vers un inconnu absolu. Comment va-t-elle s’organiser à son arrivée en Angleterre ? Son père, en même temps que mille conseils, lui a donné plusieurs adresses de personnes avec lesquelles il est en relation pour son commerce du coton. "Tu verras, Daisy, je connais bien David Russell ; tu pourras c ompter sur lui pour te guider et t’aider les premiers temps ; s’il n’est pas disponible tu pourras aussi faire confiance à Tony White et à George Sutton et à..." Daisy a juste fait semblant d’écouter ; elle n’ira voir ni les uns ni les autres. Elle devra se débrouiller seule ; son père ne doit rien savoir des causes réelles de son exil et elle s’apprête à faire face courageusement à cette période de sa vie. Elle a écrit à Greg à sa base de Tuskegee. Elle lui a annoncé son départ pour l’Angleterre mais ne lui a pas encore dit qu’il sera papa au mois de mars prochain. Elle attend d’être installée dans sa nouvelle vie. Il pourra alors lui écrire et ils envisageront ensemble un futur qu’elle espère aussi rose que les « happy ends » des films dont elle se délecte. Elle n’a pas perdu ses rêves de jeune fille romantique et dans le secret de sa cabine, elle est Vivien Leigh dans les bras d’un Greg-Clark Gable pour un long baiser passionné.

Tout à coup, elle perçoit dans le paquebot une agitation plus intense encore que d’ordinaire : des acclamations, des rires, une excitation générale qui la font se précipiter dans la coursive. "On arrive ! On arrive !Bonjour l’Angleterre !" Les passagers sont agglutinés sur tous les ponts, gesticulent en montrant du doigt une lointaine masse illisible. Ces formesindéfinissables noyées dans une grisaille infiniment triste seraient donc le port et la ville de Southampton ? Un nœud d’angoisse se forme dans la poitrine de Daisy. C’est septembre et la ville est déjà enveloppée de ce brouillard sinistre ? Comment vivre dans un univers morne et sans relief quand on est habitué à la lumière éclatante du soleil de Géorgie ? Une main froide serre le cœur de la jeune femme. Le plus difficile est sans doute à venir.

Greg s’est muni de son équipement de pilote de chasse : la veste et le casque de cuir, les larges lunettes, les écouteurs, le masque à oxygène indispensable pour voler aux altitudes où son Mustang peut l’emmener et, bien sûr, le parachute, son assurance-vie. Il s’installe dans  l’étroit habitacle de son avion. Il va enfin réaliser son rêve : participer à un vrai combat aérien. Longtemps il a pensé qu’il ne verrait jamais ce jour arriver. Tout au long de sa formation à Tuskegee, il avait senti que ses supérieurs dans l’Armée ne croyaient pas du tout en la capacité des Noirs à piloter un avion. Ils ne furent d’ailleurs guère plus de la moitié de leur promotion à être choisis pour partir en renfort en Europe. Dés son arrivée sur la base de Ramitelli sur les bords de l’Adriatique en Italie, il y a deux semaines, Greg avait pris en mains son propre P51 de l’Armée de l’Air. Comme c’était la tradition, il lui avait donné un nom ; il l’avait appelé "Darling D.". Daisy est toujours présente dans le cœur et les pensées de Greg ; Daisy, courageuse, qui a quitté la Géorgie et sa riche famille pour mettre au monde leur petite fille à Londres ; Daisy, déterminée, qui a trouvé un emploi dans une société d’import-export ; Daisy, fidèle à leur amour, qui lui écrit régulièrement de longues lettres détaillées pour lui raconter leur bébé, leur vie future ensemble et lui dire et lui redire à quel point elle l’aime. Il attend impatiemment sa prochaine permission qui lui permettra de la retrouver pour quelques jours et de connaître enfin leur petite fille. Elle a juste quatre mois aujourd’hui, ce 18 juillet 1944, où Greg avec soixante-cinq autres pilotes de Mustang P51 va pour la première fois escorter des bombardiers B17 vers leur objectif : une base aérienne en Autriche. Chaque bombardier sera accompagné de deux Mustang à la queue peinte en rouge, signe de reconnaissance des avions pilotés par des aviateurs noirs ; Greg est fier de faire partie de cet escadron des "red tails2" qui, il le souhaite ardemment, va prouver au monde entier que les "Tuskegee airmen" sont des hommes compétents et valeureux. Son avion nerveux s’élève rapidement ; il vole à environ mille mètres au-dessus du bombardier qu’il escorte afin d’être prêt à plonger à la moindre alerte. A l’instant, il passe au-dessus de sommets encore étincelants de neige en ce mois de juillet ; le décor est féérique et Greg se laisse prendre par la beauté du spectacle. Soudain, des appareils ennemis sont signalés : c’est une patrouille de ME 109 de l’armée allemande qui vole droit vers les bombardiers. Pour Greg, le moment tant attendu est enfin là. Il entame un virage en piqué et prend pour cible l’un des chasseurs. Il le poursuit, tire des balles traçantes qui l’encerclent. Il jubile, pris dans un jeu où il se sent le maître. Tout à coup, il aperçoit les traînées rouges des balles d’un avion ennemi autour de son appareil ; dans le feu de l’action il a été trop sûr de lui : un adversaire qu’il n’a pas vu surgir tente de l’atteindre. Greg n’a pas le temps de réagir. Il est touché. De multiples éclats de métal se détachent violemment de l’aile gauche de son Mustang, puis volent dans les airs comme des papiers éparpillés par le vent. L’aile se désagrège. Greg pressent que l’avion va s’écraser. Dans une ultime manœuvre maintes fois répétée à l’entraînement, il parvient à mettre son appareil sur le dos, ouvre la verrière et se laisse tomber dans le vide, confiant sa vie à son parachute. La peur lui noue le ventre mais une image surgit, belle, émouvante ; Daisy, dans sa robe fluide presque transparente, ses longs cheveux roux brillant au soleil, pose comme une star de cinéma sur les marches de sa maison de Galton. Pour elle, pour leur bébé, il doit survivre. C’est alors qu’une explosion assourdissante le secoue et il voit "Darling D." se précipiter vers le sol en une boule de feu aveuglante, tandis que le pilote allemand à quelques dizaines de mètres au-dessus de lui effectue un tonneau de joie dans le ciel uniformément bleu.

En cette fin de journée, tous les bombardiers, bien protégés par leurs escortes de "red tails", rentrent à la base, intacts. Il manque un avion de chasse. Greg Woody n’est pas à l’appel.

² Queues rouges