En ce mois de mars 1954 l’hiver ne veut pas lâcher prise ; il a été particulièrement rigoureux, chacun s’en souviendra longtemps. Aujourd’hui une pluie fine et glaciale noie la campagne normande. C’est jeudi, ça tombe bien, Ashley n’a pas à aller à l’école ; elle pourra rester au chaud près de sa maman et de son petit frère Markus, surtout qu’aujourd’hui est un jour très spécial pour elle. Dommage, sa maman n’est pas de très bonne humeur ; elle déteste la pluie et le froid. Elle vit en Europe depuis dix ans mais elle ne s’est pas habituée à ce climat humide et trop souvent gris. Elle parle souvent de Galton où elle vivait autrefois ; elle raconte à Ashley le soleil chaud, la lumière éclatante, les champs de coton à perte de vue, les grands arbres qui ne perdent jamais leurs feuilles, la vaste maison blanche où vit son grand-père qu’elle n’a jamais rencontré. Elle lui a montré sur une carte d’Amérique où se trouvent la Géorgie et Galton. C’est bien loin, de l’autre côté de l’océan, une terre inconnue et mystérieuse. La petite fille a vu quelques photos aussi : son grand-père John, dans sa manufacture de coton, au milieu de ses ouvriers aux visages si noirs qu’on ne peut pas différencier leurs traits, sa maman jeune fille, très belle dans une robe légère, un grand chapeau sur ses cheveux auburn, qui pose comme une actrice de cinéma sur le perron de sa maison. C’est vrai, elle est belle, sa maman. Ashley aimerait tant lui ressembler ! De longs cheveux roux ondulés, de grands yeux verts lumineux, une peau si claire qu’on la dirait transparente. Mais évidemment, avec un papa noir comme le sien, Ashley ne peut pas avoir le teint pâle !Elle a cependant hérité des beaux yeux verts de sa mère et ses copines à l’école lui disent qu’elle est très jolie. Peut-être… Elle aime écouter les souvenirs de sa maman, souvent nostalgiques. Pourquoi avoir quitté ce pays qu’elle aimait tant, lui a-t-elle un jour demandé. Sa mère lui a expliqué que dans tout le Sud des États-Unis d’Amérique, il existe des lois très injustes qu’on appelle les lois Jim Crow qui interdisent aux gens de couleur d’avoir les mêmes droits que les Blancs. Par exemple, une jeune fille blanche ne peut pas épouser un jeune homme noir et c’est pour cela que ses parents ont dû partir ; ils s’aimaient beaucoup et voulaient se marier. Ashley est stupéfaite et incrédule. Elle admire son père. Comment pouvait-on l’empêcher de vivre la vie qu’il voulait, lui, un héros de l’aviation américaine qui a combattu les nazis et abattu des dizaines d’avions ennemis ? Il est beau et fort, son papa, et il lui raconte des exploits incroyables. Elle aime particulièrement l’histoire de son avion Mustang Darling D abattu par un adversaire allemand ; son père a réussi à sauter en parachute dans une zone montagneuse d’Autriche ; il a été recueilli et caché par des résistants au régime nazi, puis reconduit clandestinement à la frontière italienne par des sentiers de montagne escarpés et dangereux. Ce n’est pas une prouesse à la portée de tout le monde ! Comme il est un pilote remarquable, maintenant, après quelques années passées à Berlin, il est instructeur sur la base aérienne américaine d’Evreux-Fauville où toute la famille est venue le rejoindre.

Sa maman lui a parlé aussi des écoles séparées pour les enfants blancs et les enfants noirs. Si elle vivait à Galton, on dirait d’elle qu’elle est une mulâtre et elle serait obligée d’aller à l’école des enfants noirs. "Mulâtre" !Voilà un mot qu’elle déteste ; elle lui trouve une sonorité horrible. Dans mulâtre, il y a mule : têtu comme une mule, bête comme une mule…et il y a "âtre" comme noirâtre ou verdâtre, ce "âtre" qui enlaidit tout ce qu’il touche. Elle ne veut pas être une mulâtre et elle est soulagée de vivre à Évreux et d’avoir beaucoup de copines à l’école qui ne lui ont jamais dit qu’elle était une mulâtre.

A Galton, ce n’était pas toujours simple. Il y avait des gens très méchants, comme Benny Ross qui était si jaloux de son papa qu’il voulait lui faire du mal. Il y a quelques mois, une lettre de Grand-père leur a appris que Benny Ross avait été élu sheriff de la ville. Sa mère a été très choquée. "Tu vois, Greg, a-t-elle dit, rien ne change. Comment une ville entière peut-elle faire confiance à un voyou comme Benny ?". "Ne sois pas pessimiste, Daisy. Dans sa dernière lettre, Martin est plein d’espoir. Un procès retentissant va se tenir en juillet devant la Cour Suprême des États Unis pour défendre la jeune Linda Brown. Tous nos amis du NAACP sont à peu près certains que la ségrégation sera jugée anticonstitutionnelle à l’école, tu verras. Petit à petit des progrès se font jour." Martin était au Morehouse College d’Atlanta, comme le père d’Ashley. Il défend ardemment les droits des gens de couleur. Ashley trouve rigolo qu’il les appelle « nos frères » quand il parle d’eux dans ses lettres ; c’est peut-être parce qu’il est pasteur.

Aujourd’hui, 18 mars, elle a dix ans et quand la famille sera réunie ce soir, Ashley soufflera ses bougies. Elle est impatiente, presque fébrile. Quel sera son cadeau ? En tous cas, c’est un secret bien gardé. Elle aura aussi un cadeau de chacun de ses grands-parents ; ils n’oublient jamais. Grand-mère Woody n’est pas riche, surtout depuis qu’elle est seule. Grand-père Woody est mort encore jeune mais il avait beaucoup travaillé à la filature de coton, de longues journées d’un travail très dur qui l’a épuisé. Habituellement, Grand-mère tricote pour Ashley des gants, des écharpes, des gilets, rouges de préférence, parce que le rouge porte bonheur, dit-elle, et s’accorde très bien au teint doré de sa petite-fille. Elle pense qu’il fait toujours très froid en Normandie !Grand-père Slater offre des présents qui épatent toutes les copines d’Ashley. Elle se souvient de son émotion l’an dernier quand elle découvrit une petite valise écossaise dans laquelle se trouvait un électrophone !Elle n’en avait vu que sur des catalogues. Pour être sûr qu’elle puisse s’en servir, Grand-père avait joint un disque de Bill Haley and his Comets. Du rock n’roll !Cette nouveauté avait connu un franc succès à Evreux. Ashley et ses amies se trémoussent encore souvent les jeudis après-midi sur la chanson "Crazy man, crazy".

Ce soir, lorsque le gâteau d’anniversaire couronné de dix lumières vacillantes sera posé sur la table devant les yeux pleins d’étoiles d’Ashley, Greg et Daisy, aussi émus que la petite fille, lui tendront une longue enveloppe blanche. "Happy birthday to you, happy birthday to you, Ashley…" Maladroitement, de ses doigts impatients, elle décachètera l’enveloppe, le souffle suspendu, le cœur battant. A l’intérieur, elle découvrira un billet d’avion pour Atlanta où ses grands-parents l’attendent pour les vacances de Pâques qui débutent la semaine prochaine.

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Nous arrivons au terme de cette nouvelle. C'es le moment de laisser un petit mot à l'intention de ma maman si vous avez pris plaisir à la lire tout au long de cette semaine !