On retrouve Madame Belle Plume aujourd'hui, avec un nouveau texte produit dans le cadre de ses ateliers d'écriture créative.
Voici la consigne qui était donnée au départ : à partir d’une amorce, écrivez un récit avec un début, des personnages, une action, une description et une fin. Vous introduirez une sensation, une émotion, un sentiment.

Depuis l’enterrement, elle sait qu’elle doit aller à la maison ; elle veut voir le tableau. Elle éprouve un sentiment bizarre à se retrouver dans cette maison vide. Tout lui est souvenir, et tout lui est étranger Une vague odeur de moisi et d’humidité reste prisonnière des murs épais en pisé. Depuis sa petite enfance, elle a toujours détesté cette odeur particulière qui l’agressait chaque fois qu’elle entrait dans le corridor. Elle regarde autour d’elle : partout des tableaux accrochés aux murs. Elle ne s’est jamais intéressée à ces tableaux. Ce sont des huiles sur bois ou sur toile, grossièrement encadrées par son père. Il s’était mis à peindre au tout début des années cinquante puis avait abandonné son chevalet et ses pinceaux dix années plus tard. Elle n’avait jamais compris ce qui l’avait incité à peindre ni ce qui l’avait conduit à ranger définitivement son matériel de peinture. En fait, elle n’avait pas vraiment cherché à comprendre ; son père, elle le fuyait. Pour elle, il était ce personnage froid et sévère qui l’effrayait quand elle était petite et qui se montrait tellement distant lorsqu’elle a grandi. Depuis plus de vingt ans le vieil homme vivait seul ici dans un décor immuable : fauteuil avachi, tapisseries fanées, plafond jauni par les fumées de la pipe fidèle, écran de télévision terni de poussière accumulée et de crottes de mouches. Elle venait lui rendre visite, de temps à autre : devoir de fille respectueuse. Leurs échanges étaient banals et sans intimité : "Papa, tes dahlias sont superbes cette année", "Louise, il faudrait que tu téléphones au livreur de mazout, la cuve est presque vide". Sur les murs du salon, elle reconnaît une rue du village dans des tons rosés de lever de soleil, la place et son église telles qu’elle les a connues autrefois avant que le goudron ne supplante l’herbe folle, des bateaux de pêche amarrés sur la rive ombragée du Rhône, quelques bouquets de fleurs du jardin, zinnias ou reines-marguerites que sa mère aimait tant. Mais c’est dans la petite chambre bleue qu’elle sait trouver la toile qui la préoccupe.
Elle a une hésitation avant d’ouvrir la porte. Elle ne pénétrait plus jamais dans cette pièce ; c’était pour elle un lieu défendu, mystérieux. Il lui semble qu’elle enfreint une interdiction et qu’elle s’apprête à accomplir un acte grave. Elle se sent presque honteuse. Il n’est plus là, elle est maintenant chez elle, voyons ! Elle entre et elle voit immédiatement le tableau qui la hante depuis tant de jours, tant d’années ; il est accroché sur le mur juste en face de la porte, bien éclairé par la fenêtre de droite orientée plein sud. La chambre est parfaitement rangée ; rien n’a changé ; le lit est fait et recouvert du gros édredon rouge. Le coffre à jouets est toujours sous la fenêtre et elle reconnaît, par terre près du coffre, le petit train de bois avec ses wagons rouges et bleus qui fut le cadeau de Noël 1948. Jaillit alors l’image de son petit frère, à quatre pattes sur le tapis, en train de pousser la locomotive. Elle entend son rire espiègle, elle voit ses cheveux blonds tout bouclés, son regard clair et confiant. Les souvenirs douloureux la submergent ; elle n’a jamais oublié la voix douce de la voisine qui, quelques mois plus tard, l’avait prise sur ses genoux : "tu es une grande fille, il faut être courageuse ; tu ne reverras plus ton petit frère". Un trou s’était ouvert dans son cœur et il ne s’est jamais totalement refermé depuis. Ce jour-là, elle avait perdu l’insouciance joyeuse de l’enfance. Un linceul de doute et de tristesse avait enveloppé la famille, et c’est peu après que son père s’était mis à peindre.
Elle lève les yeux vers le tableau : une scène simple et sereine. Une femme jeune et belle, qui ressemble à sa mère avant que ne l’écrase le poids de la douleur, est assise dans un fauteuil de jardin sous le gros tilleul de la cour de la maison, tout près du vieux puits. Elle lit. Dans le carré d’herbe sous l’arbre, un petit garçon accroupi joue avec un train rouge et bleu. La lumière tremble dans ses cheveux dorés. Le beau visage de la jeune femme en tenue d’été est souriant et détendu. Instantané de bonheur. Dans l’angle, en bas à droite, une date : 1950. Ce tableau, elle ne l’a pas revu depuis plus de cinquante ans. Quel âge avait-elle ? Huit ans bien sûr !Elle avait regardé son père assis devant son chevalet ; il donnait des coups de pinceau nerveux sur la toile après avoir choisi parmi les teintes étalées sur la palette celles qu’il jugeait les meilleures. De temps à autre, il s’arrêtait de peindre et la tête penchée vers la droite, les yeux légèrement plissés, il regardait attentivement l’effet obtenu. Elle ne s’approchait pas. Il l’aurait grondée sans doute. Le jour où le tableau fut terminé, son père se leva de son tabouret, il rangea dans leur boîte les tubes de couleurs déformés, parfois même éventrés, il gratta les paquets de peinture séchée sur la palette, il mit les pinceaux à tremper dans le bocal de térébenthine puis, enfin, elle put voir l’œuvre. C’était à la fois beau et troublant. Elle, qui d’habitude était si intimidée face à son père, elle ne put s’empêcher de s’écrier : "Comme tu as fait maman jolie ! Mais pourquoi tu as dessiné mon petit frère ? Et moi ? Je suis où ?" . Le regard glacé qu’il lui adressa l’atteignit en pleine poitrine. Lame coupante, pointe acérée, ce regard ne la quitta plus et accompagna les reproches, l’indifférence, le mépris parfois, qu’elle ressentait durement dans les mots de son père. Au fil du temps, la question perfide s’insinua en elle distillant l’incompréhension, la jalousie et la rancœur. Si le destin sadique avait donné au père la possibilité du choix, n’est-ce pas elle qu’il aurait vouée à la tragédie plutôt que ce petit homme qui lui ressemblait tant et qui transmettrait son nom ?

Elle s’approche du tableau, le décroche du mur, souffle tendrement la poussière qui s’est déposée sur le haut du cadre, le glisse dans son grand cabas et quitte la petite chambre bleue.

L’heure de la réconciliation est peut-être venue.