Elle s’attarde sur une photo en noir et blanc qui a accroché son regard. Pourquoi ce petit garçon accroupi qui joue dans une flaque et dont elle ne voit même pas le visage lui rappelle-t-il Jean-François ? Peut-être est-ce à cause du bateau de bois qu’il pousse sur la mare minuscule, un jouet d’un autre temps, rudimentaire, précieux et porteur de rêves.

C’était la guerre. Les jouets étaient rares, souvent fabriqués sommairement par les parents, mais ils n’en étaient que plus chers et jalousement conservés. Jean-François n’a jamais eu de bateau, du moins elle ne s’en souvient pas, mais elle ne peut pas oublier le train. Ce train avait été déposé dans les souliers que les enfants avaient placés sous le sapin la nuit de Noël. Le petit garçon de trois ans avait déchiré fébrilement le papier qui entourait le cadeau et découvert la locomotive et ses trois wagons. Des étoiles s’étaient allumées dans ses yeux verts, il avait poussé de petits cris de joie entrecoupés de rires. Elle ne se souvient plus s’il y avait quelque chose dans ses propres souliers mais elle sait qu’elle n’était pas envieuse et elle était illuminée par la joie de l’enfant. Elle s’était penchée avec lui sur le petit train de bois aux couleurs vives : locomotive rouge sang, et du bleu vif, du vert criard, du jaune d’or pour les wagons. Pendant des mois, les jeux avaient tourné autour du train multicolore qui transportait allègrement petits cailloux, brindilles, écorces et même les miettes du repas que Jean-François allait donner aux oiseaux.

Elle fouille dans sa mémoire pour retrouver les traits de l’enfant. Ses souvenirs sont flous. N’apparaissent que des flashs, des morceaux de vie heureuse. Il est dans la cour devant la maison, assis sur son petit vélo à roulettes, les deux pieds posés sur le sol de chaque côté du vélo, les mains sur le guidon. Il porte une barboteuse en coton à carreaux bleus et blancs, un vêtement démodé qui ferait sourire les enfants d’aujourd’hui. Il rit et quand il rit, il ouvre la bouche en grand, les yeux plissés. Ses cheveux blonds bouclés baignés de soleil forment une auréole d’or autour de son visage rond. Il est beau comme le sont les petits enfants joyeux et confiants qui aiment la vie. Aujourd’hui, elle ne sait plus si c’est vraiment un souvenir ou si elle se rappelle simplement une photo qu’elle a regardée des centaines de fois. Dans ces années-là, on ne connaissait pas les orgies de clichés numériques. Les photos étaient rares, on ne mitraillait pas à tout va. Chaque photo était pensée, préparée, on prenait la pose, sourires de circonstance, tenues du dimanche. Elle connaît chaque photo par cœur.

Elle se concentre pour débusquer et faire revivre des instants de ce passé si lointain. Ils sont tous les deux seuls dans la cuisine. La mère vient de partir. « Je vais aller tout de suite à la ferme chercher les tommes et le beurre. Ça me gagnera du temps pour demain matin » a-t-elle dit. Elle cherche toujours à gagner du temps comme si le temps lui échappait, mais souvent, elle gagne du temps pour mieux en perdre parce qu’au lieu de faire la course au plus vite, elle s’attarde à bavarder avec les uns et les autres, ou elle en profite pour s’arrêter en chemin chez une amie. C’est un peu comme si elle avait besoin de sortir de la maison pour respirer mieux. Elle a ajouté : « Je n’en ai pas pour très longtemps. Soyez sages et jouez gentiment. Toi qui es la plus grande, tu fais bien attention à ton petit frère. ». Imaginatif et espiègle, il sait inventer ses jeux. Il aligne les chaises contre le seul mur libre de tout meuble. Il grimpe sur la première chaise à un bout, court de chaise en chaise, saute, repart à toute vitesse vers la première chaise, remonte, court encore. Il se déchaîne, il s’emballe. Puis une chaise bascule et il tombe lourdement en avant. Il reste sur le sol, immobile et silencieux. Pétrifiée elle ne bouge plus, elle ne sait pas que faire. Et s’il était mort ? Soudain, il hurle et se relève. Sa lèvre est fendue et le sang coule sur la fossette de son menton. Elle est soulagée. Elle le prend dans ses bras, il ravale peu à peu ses sanglots quand elle embrasse ses joues rondes sillonnées de larmes. Il est doux et chaud et elle aime le sentir abandonné contre elle comme un gros baigneur. Elle n’a pas de poupée.

Le père n’est plus à la maison. À cette époque-là, on n’explique pas les choses aux enfants ; ils ne doivent pas savoir ou ils ne peuvent pas comprendre. Elle a tendu l’oreille et saisi les mots maquis et résistance dans les conversations à voix basses entre la mère et les voisines. Dans l’entourage, on n’aime pas les Allemands, les Boches comme on dit, et la lutte clandestine est ressentie comme nécessaire pour la libération du pays. Elle imagine le courage dont les maquisards doivent faire preuve face au danger et elle se sent fière de son père, un peu inquiète cependant. Un autre mot lui fait peur : représailles. Elle ne voit pas très bien ce que cela sous-entend mais c’est à cause des représailles que chaque soir elle quitte la maison avec Jean-François et la mère pour aller dormir chez les Jacottes. C’est le diminutif affectueux attribué aux deux sœurs Jacot, Angèle et Amélie, deux vieilles filles bigotes qui tiennent une des rares boutiques du village. Elles ont choisi le camp de la Résistance et vouent une admiration inconditionnelle au Général de Gaulle. Elles protègent et dorlotent l’épouse et les enfants d’un maquisard. Leur épicerie-bazar est une véritable caverne d’Ali Baba remplie de trésors introuvables ailleurs que chez elles. Elles y conservent précieusement ce qu’elles appellent avec gourmandise « les produits d’avant-guerre » qui ne sont plus en vente depuis longtemps mais qu’elles sortent pour de grandes occasions. C’est ainsi qu’elles servent à la mère un « vrai » café qui embaume la grande cuisine et dont la plupart des Français de l’époque ont oublié le goût, condamnés à boire des ersatz à base de chicorée, d’orge, de glands de chêne grillés. Le matin, les enfants s’assoient à la longue table de chêne cirée. Le moment est magique. Jean-François attend sagement, sans un mot, mais son regard pétille et dès qu’Angèle pose devant lui le grand bol de faïence blanche, dans lequel fume un authentique cacao d’avant-guerre, il offre son sourire candide et reconnaissant. Quand il sourit, sa lèvre supérieure découvre sa gencive rose plantée de toutes petites perles blanches bien alignées. Deux canines pointues apportent à ce sourire une note carnassière comme si l’enfant s’apprêtait à mordre dans la vie. Angèle rayonne. « Régale-toi mon petit. Tu as bien besoin de te remplumer un peu, je ne te trouve pas très épais ». Le breuvage a un goût fort : il est préparé avec le lait des chèvres des Jacottes. Les enfants le trouvent divin.

 C’est une fin d’après-midi d’été. Le village est sens dessus-dessous : des jeeps américaines en route vers l’Ain ont fait escale sur la place. Une foule entoure les véhicules et essaie de communiquer avec leurs occupants ; ce n’est pas chose aisée ! Les enfants sont les plus curieux et les plus audacieux, ils s’agglutinent autour du convoi, ils cherchent à monter dans les voitures, ils se bousculent en riant aux éclats. Elle donne la main à Jean-François et ils s’approchent des premières jeeps. Soudain, ils s’arrêtent, interloqués, presque apeurés. Là, sous leurs yeux, un soldat noir debout dans un véhicule leur fait de grands signes, semblant leur demander de venir jusqu’à lui. Le seul visage noir qu’ils aient jamais vu jusqu’alors c’est celui qui figure sur les boîtes jaune vif du cacao Banania des Jacottes, nez épaté, sourire immense, chéchia rouge sur la tête. Celui-ci ne porte pas de chéchia mais un casque rond qui descend bas sur son front, masquant son regard. Il sourit lui-aussi et ses dents éclatantes font paraître sa peau plus sombre qu’elle ne doit l’être. Il tend les bras vers les deux enfants pour les aider à grimper à côté de lui. Timidement, ils s’asseyent sur la banquette avant et ils se sentent importants, installés dans la jeep à côté du soldat qui passe son bras autour de leurs épaules. La mère est là, juste devant, et elle prend la photo qui restera dans l’album de famille. Le GI tend aux enfants une friandise qu’ils n’ont jamais vue, quelque chose de plat, d’élastique, qui sent très fort la menthe. On dirait un bonbon mais ce n’est pas un bonbon. « Attention ! Il ne faut pas l’avaler ! » crie quelqu’un de bien informé. « C’est du chewing-gum ! Il faut juste le garder dans la bouche et le mâcher. » Ils mettent la plaque verte dans leur bouche et font connaissance avec une sensation toute nouvelle. C’est à la fois bon et étrange. Le goût frais s’échappe au fur et à mesure que la plaque se transforme en boulette caoutchouteuse. Au bout d’un moment ils ne savent plus que faire de cette petite boule devenue insipide, coincée derrière leurs dents. La fillette est inquiète et surveille Jean-François de peur qu’il avale le chewing-gum tout rond. Elle se sent responsable de lui et craint toujours qu’il lui arrive quelque chose de grave. Il est beau comme un petit prince. C’est une évidence sur la photo dans l’album.

Ce jour-là est éblouissant, magique, marqué du sceau de l’extraordinaire.

Elle a sept ans. Elle est heureuse. Elle ne sait pas encore que la vie n’apporte pas que du soleil et des rires.

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