Le chapitre 1 se trouve ici...

Que se passe-t-il ? Des hurlements, des rires, des acclamations la tirent de son sommeil d’enfant. Les cloches de l’église toute proche sonnent à tout rompre. Ça ne ressemble pas à la volée de la messe ou du mariage ; ce n’est pas non plus l’angélus quotidien dont elle connaît parfaitement le rythme et les intonations ; rien à voir avec le glas, grave et lent, encore moins avec les sons aigus et lancinants du tocsin qu’elle a entendu quelquefois pour annoncer la grêle ou un incendie dans la grange d’une ferme. C’est un déchaînement joyeux de toutes les cloches à la fois, comme un appel à se rassembler pour fêter un évènement d’importance. À demi endormie, elle sort de son lit, descend les escaliers de pierre, froids sous ses pieds nus, débouche dans le long couloir. Par la porte d’entrée grande ouverte elle découvre la place du village envahie par une foule surexcitée. Que font-ils là en pleine nuit ? Il y a des farandoles, il y a des jeunes gens qui sautent dans le bassin de la fontaine et s’aspergent les uns les autres en riant aux éclats, il y a des enfants qui courent dans tous les sens, on s’embrasse, on brandit des drapeaux bleu blanc rouge tirés de malles dissimulées au fond des greniers, on accroche à son vêtement des croix de Lorraine tricolores sorties d’on ne sait où. Des voix discordantes, ignorantes des lois de l’harmonique, hurlent par intermittence une Marseillaise presque méconnaissable. Tout le monde parle à la fois mais elle ne comprend rien. Ses parents sont devant la maison sur le trottoir qui borde la place. Depuis septembre et la libération de la région, le père a quitté le maquis d’Ambléon qui a été démantelé. Il est rentré à la maison et a repris les rênes de sa classe. La mère aimerait se joindre à la liesse, elle danse sur place, un large sourire sur le visage, mais elle n’ose pas parce que le père est là, sur la réserve, comme d’habitude. Il n’aime pas se mêler aux scènes de joie. De toute façon, s’il n’est pas lui-même le centre d’intérêt, il prend un air détaché et hautain. Il a besoin de se sentir important, il lui faut des courtisans. C’est avec ses copains de sortie qu’il se laisse aller : il parle plus haut que les autres, il parade, il plaisante. Généralement, ça se passe autour d’un verre ou sur le terrain du jeu de boules. Souvent, il boit plus qu’il ne faudrait, et plus il boit, plus il est expansif et joyeux. La petite le trouve plutôt rigolo quand il est ivre, « noir » comme dit la mère. Il apparaît moins dur et austère, elle ose même lui parler sur un ton qu’elle ne se permettrait pas en temps normal. Ce sont les seules fois où elle rit de bon cœur avec le père : ce n’est pas un homme qui aime rire, surtout pas avec ses enfants. Cette nuit, pourtant, il devrait être joyeux : la capitulation de l’Allemagne vient d’être déclarée. Il l’a tant souhaitée. Au lieu de ça, il marmonne « Regarde la Mère Baptiste ! Elle n’a pas honte, elle qui vend son beurre trois cent cinquante francs le kilo aux Lyonnais qui meurent de faim ! Et ce porc de Père Jules qui couche avec la fille de la Séraphine en échange de maïs pour ses poules ! Des salopards de profiteurs et ils viennent faire la fête sous mon nez ! Ils méritent qu’on les descende tous ! ». La petite n’y comprend rien : les maquisards, les collabos, les Boches, les profiteurs, les déportés, les prisonniers, les Juifs… c’est bien compliqué. Elle voudrait juste s’amuser comme tout le monde mais elle n’est pas sûre que le père voie ça d’un bon œil. Souvent, il lui semble que son père n’est pas comme ceux de ses amis, plus sévère, plus distant, plus sombre. Il paraît qu’il a été malheureux dans son enfance. Est-ce une raison ? Orphelin de guerre, a-t-elle entendu. La grand-mère lui a souvent dit « Heureusement que tu es plus sage que ton père ! Il m’en a fait voir ! C’était un rebelle, frondeur et désobéissant. Méchant aussi quelquefois. Il volait les pommes du dessert de sa petite sœur, il jetait des cailloux sur les chats, il arrachait les pattes des hannetons… Ah, je m’en suis vu avec lui ! » Est-ce pour cela qu’il a été envoyé en pension chez les Jésuites à l’âge de huit ans alors que sa jeune sœur, Tante Louise, est restée auprès de sa mère ? Elle regarde parfois la photo de son père petit garçon en tenue d’enfant de chœur au pensionnat. Une date en haut de la photo : septembre 1923. Les enfants sont alignés sur quatre rangées, tous portent la soutane dont elle cherche à deviner la couleur. Rouge ? Noire ? Bleu sombre ? Elle ne le saura jamais : elle n’a pas posé la question au père, ce n’est pas un homme à qui on pose des questions. Ceux du premier rang sont assis et ont les mains croisées, posées sur le surplis blanc immaculé, orné de dentelle. Une courte cape bordée de fourrure blanche couvre leurs épaules. Ils ressemblent à une pépinière de petits curés. Elle reconnaît le père au premier coup d’œil, debout à droite : une tête bien ronde, un sourire énigmatique et des yeux fendus qui le font ressembler à un Asiatique. Y-a-t-il eu dans la famille un ancêtre venu d’une contrée lointaine d’Orient ? Qui sait ? On parle à demi-mots de l’arrière-grand-mère Anaïs qui fut « cocotte de luxe » à Paris à la fin du 19ème siècle. Sur la photo, le père, comme ses camarades, a les cheveux coupés très ras. Plus tard, jeune homme, il les portera plus longs, soigneusement plaqués en arrière, gominés comme c’était la mode dans les années 30. Sur une photo de l’album qu’elle conserve précieusement depuis tant d’années, il est assis en terrasse du café-épicerie tenu par sa mère rue Abbé Grégoire à Grenoble. Même visage, mais avec les lunettes rondes cerclées d’écaille qu’elle lui verra longtemps encore, jambes croisées, l’air décontracté. Il aurait pu être l’un des personnages immortalisés par Doisneau à la terrasse de la brasserie « le Dôme ».

Mais où est Jean-François ? Pourquoi ne se réveille-t-il pas ? Elle ne peut pas aller le chercher, le père se mettrait en colère et ses colères la terrorisent. Ce qui l’effraie le plus, c’est le regard vert et froid de ses yeux étroits, regard cruel de félin. Parfois il allonge le bras et plaque une gifle vigoureuse sur la joue de la petite. Dans ces cas-là, elle a si peur qu’elle fait pipi dans sa culotte. Quelle honte ! Alors, elle fait tout pour éviter une colère. Mais là, elle est de plus en plus inquiète pour Jean-François. Il aurait dû se réveiller avec tout ce tintamarre. Depuis deux jours, il a l’air malade. Il ne veut plus jouer, même pas avec son petit train qu’il aime tant. Il reste assis, recroquevillé sur une chaise en suçant silencieusement son pouce. Il dit qu’il a mal quand il avale. La mère a regardé sa gorge et a parlé de peaux blanches et d’angine. Elle s’est armée du petit bâton à badigeon. « Un badigeon à la teinture d’iode, rien de tel pour soigner les maux de gorge. Demain on n’en parlera plus ! » a-t-elle dit. C’est une torture ce badigeon pour un petit enfant de quatre ans. Il ne veut pas ouvrir la bouche, il faut que le père intervienne et le tienne fermement entre ses jambes tout en lui écartant les mâchoires de force. Le bâton au fond de la gorge lui provoque des hauts le cœur incontrôlables. Les larmes roulent sur ses joues. Il pose sur sa grande sœur un regard affolé et infiniment triste, un regard de petit garçon perdu qu’elle n’oubliera jamais.

Le badigeon à la teinture d’iode n’aura pas été le remède miracle.

Enfants de choeur