Quel que soit le côté par lequel on arrive au village, de très loin on découvre d’abord le clocher de l’église trapue, ancrée sur la seule éminence de la commune. Il n’a rien de l’élégance élancée des flèches de cathédrales. C’est une tour massive, rectangulaire, coiffée d’un toit noir et rond, et qui porte une horloge sur ses quatre côtés, horloge très utile autrefois pour indiquer aux paysans dans les champs qu’il était l’heure de rentrer à la maison. Elle habite à l’école, juste en face de l’église, et depuis toujours ce clocher fait partie de son environnement familier. Il est pour elle le symbole de son village et de l’attachement qu’elle a pour lui. Des années plus tard, lorsqu’elle reviendra quelquefois au pays rendre visite au père vieillissant et malade, elle éprouvera toujours une émotion particulière en apercevant ce clocher sur lequel le temps aura glissé sans laisser de traces. Les maisons aux toits de tuiles écailles brunes sont groupées sur les pentes qui descendent mollement de l’église au bas du village. L’ensemble est à la fois austère et harmonieux. La plupart des maisons sont des fermes dont la petite fille connaît tous les habitants. Ce sont souvent des exploitations modestes : quelques vaches, deux ou trois chèvres, la basse cour, et bien sûr le cochon, nourri de croûtes de pain rassis et d’épluchures de légumes, bouillies chaque jour dans le grand chaudron. Il y a les fermes dans lesquelles elle entre avec ses parents pour acheter des œufs, des tommes, des volailles, et parfois pour partager un repas. Mais il y a aussi les fermes sur lesquelles le père a tracé la croix rouge de l’opprobre. Elles se divisent en deux catégories : les fermes des « curaillons » et les fermes des « collabos », la seconde catégorie étant de loin la plus infâmante. On peut boire un canon avec un curaillon pour une occasion exceptionnelle mais jamais avec un collabo ! La petite fait bien attention de suivre les règles imposées, et malgré les leçons de morale de l’école, elle ne salue pas les villageois reniés par son père. Ça lui coûte parce qu’elle est d’un naturel enjoué et sociable. Cette inimitié et cette rancune la mettent mal à l’aise. Il y a déjà assez de raisons d’être divisés au pays ! Une de ces raisons qui l’ennuie beaucoup, c’est l’école libre, que fréquentent la majorité des filles du village. Elles ne sont qu’une demi-douzaine sur les bancs de la « laïque » : la fille de l’instituteur, ça va de soi, et quelques filles d’anticléricaux ou communistes notoires, bien peu nombreux dans ce village très rural traditionnellement ancré à droite. Elles se retrouvent donc perdues dans des classes de garçons, contraintes de jouer à leurs jeux à la récréation et ils ricanent lorsqu’elles tentent un jeu de marelle ou une ronde, refusant systématiquement d’y participer. Elle les connaît toutes les filles de l’école libre, mais elle ne leur parle jamais. Elle les voit passer bras dessus bras dessous, bavardant et riant, et elle aimerait se faire une place dans leur groupe plutôt que de faire des parties de billes. Ce n’est pourtant pas qu’elle n’aime pas jouer aux billes, bien au contraire et elle y réussit plutôt bien. Le jeu favori de la récréation, c’est « le pot » et elle est reconnue par tous pour son habileté à projeter sa bille dans le trou d’une élégante pichenette. Son sac à billes ne la quitte jamais. C’est un précieux trésor et elle aime renverser toutes les billes sur la table de la cuisine pour les admirer, les compter, les classer. Il y a les courantes, en terre cuite, plutôt petites, uniformément colorées, rouges, bleues, noires, jaunes. Il y a les billes en verre ordinaire teint, décoré de bandes de couleur. Elle a une ou deux billes en métal, petites, bien polies et brillantes. Mais celles qu’elle préfère ce sont les billes en verre multicolore plus ou moins opaque, les plus grosses. Elle les appelle les agates. Elles sont limpides, changeantes sous la lumière, douces au toucher. Jean-François lui réclame sans cesse une agate mais elle ne peut pas se résoudre à lui en donner une. D’ailleurs, il est trop petit ; il pourrait la perdre ou l’avaler. Jean-François… Elle ne l’a pas vu depuis deux jours. Il reste au lit dans la chambre des parents où elle n’a pas le droit d’entrer. Il paraît qu’il a de la fièvre. « Allez ! Va jouer » lui a dit la mère après le petit déjeuner. Jouer avec qui ? D’habitude, le jeudi elle peut jouer avec Jean-François ou alors avec sa copine Bernadette qui est à l’école laïque avec elle. Mais ce matin Bernadette est « en champ », elle est allée garder les vaches de sa tante. Il faut aider à la ferme. La petite aimerait la rejoindre mais elle ne sait pas si son amie est en champ à la Moiroude ou à la Garenne. Dépitée, elle s’est assise sur la dernière marche du perron qui conduit à la porte de la Mairie. De là, elle voit tout ce qui se passe dans la rue et elle voit aussi la place, l’église et sa maison. Elle cherche le sac de billes dans la poche de son tablier à carreaux bleus et blancs. A travers la toile grossière du sac elle sent les billes rouler entre ses doigts et lorsqu’elles s’entrechoquent elle aime leur chanson cristalline. Elle sort le sac, tire sur le lacet de fermeture et regarde à l’intérieur. Parmi les petites billes de terre un peu ternes elle voit immédiatement la grosse agate bleu clair, lumineuse, translucide. C’est sa préférée. Elle la caresse des yeux. Elle fronce son petit nez dans une moue de profonde réflexion « C’est décidé. Je vais la donner à Jean-François. Il sera tellement content que ça va le faire guérir ». Soulagée et rassurée d’avoir pris la bonne décision, elle allonge ses jambes, se cale contre le mur, offre son visage au doux soleil de mai. Les yeux fermés, elle s’envole dans ses rêves. Son imagination est fertile, elle aime s’inventer des histoires dans lesquelles elle se fabrique un avenir doré. Parfois, elle est vedette de la chanson, célèbre et adulée. D’autres fois, Georges Guétary qu’elle entend à la radio et dont elle connaît les chansons par cœur, tombe amoureux fou d’elle et ils vivent ensemble une grande passion. Aujourd’hui, sous la caresse du soleil, son évasion est plus terre à terre. Elle voudrait juste être plus grande pour pouvoir s’installer à la terrasse du café de la Marthe avec des copines, même celles de l’école libre. Elle commanderait un verre de limonade, elle poserait ses pieds sur un siège vide, elle renverserait la tête pour que le soleil inonde son visage et elle resterait là, béate, à profiter de la douceur du moment. Soudain, elle est tirée de sa rêverie par un bruit de moteur. C’est bien rare : à part la camionnette de l’épicier itinérant ou le camion qui récupère des graviers dans le lit du Rhône, il y a peu de véhicules en circulation dans le village. Elle ouvre les yeux, se redresse et reconnaît immédiatement la voiture du Docteur Paret. Il a de la chance le docteur, pense-t-elle, il a des tickets d’essence, lui. Le père n’y a pas droit et il est hors de question d’acheter de l’essence au marché noir. Ça coûte horriblement cher et c’est déjà bien suffisant d’acheter le beurre et le fromage à la ferme du Marais. Depuis le début de l’Occupation, la Citroën Rosalie noire est sur cales dans le garage à côté de l’école. Parfois, elle imagine une sortie familiale en Rosalie pour aller pique-niquer un dimanche à Roche Plage. La mère étalerait une grande nappe dans l’herbe, ils s’installeraient tous les quatre autour pour manger des œufs durs, du matefaim et des pommes. Ensuite, elle et son petit frère iraient jouer au bord de l’eau. Ils donneraient à manger aux petits poissons, ils tremperaient leurs pieds dans l’eau fraîche, ils construiraient un barrage sur l’un des ruisseaux qui alimentent l’étang. Maintenant que la guerre est finie, est-ce que cela va arriver enfin ?

La voiture du docteur vient de s’arrêter juste devant la maison. Le docteur en sort, grand, un peu voûté, le crâne chauve et un profil d’aigle. Il semble préoccupé et entre précipitamment dans l’appartement. Il réapparaît presque aussitôt suivi du père, ouvre le coffre du véhicule et tous deux se chargent de sacs et de cartons encombrants qu’ils emportent à l’intérieur. La petite ne comprend pas mais tout à coup elle a peur, une peur irraisonnée et viscérale qui la fige et lui étreint le cœur. Elle reste là, immobile, longtemps, longtemps. Le médecin n’en finit plus. Puis c’est la mère qui apparaît : « Vite, viens ! Le docteur veut te voir ! » lui crie-t-elle. La fillette prend le temps de retrouver la belle agate bleue qu’elle serre au creux de sa main puis elle se dirige sans hâte vers la maison, l’angoisse à la gorge. Quand elle entre dans la cuisine, une coulée de béton la pétrifie. Elle ne peut plus ni bouger ni pousser un cri, elle a devant les yeux une image qu’elle n’oubliera jamais. Le lit de son petit frère est installé au fond de la pièce, surmonté d’une sorte de toile transparente sous laquelle il est couché, tout petit, tout fragile, immobile. Un ronronnement lancinant s’élève d’une machine à côté du lit et elle devine des tuyaux entre la machine et le petit corps maigre et souffrant. Avec douceur, le médecin attire la petite fille contre lui. Il veut lui dire des mots réconfortants : « Ne t’inquiète pas fillette, c’est une tente à oxygène qui va aider ton petit frère à respirer. Quant à toi, soulève ta robe, montre-moi ton ventre, je vais te faire une petite piqûre pour que tu ne tombes pas malade comme Jean-François ». Pas réconfortée du tout, elle obéit comme un automate et ne pense plus qu’à une seule chose : donner l’agate à l’enfant sur son lit. Mais la mère est là, un rempart : « Allez, file, retourne jouer ! ». Le cœur lourd, gonflé d’inquiétude, sonnée, elle quitte l’obscurité inquiétante de la cuisine pauvrement éclairée par une trop petite fenêtre pour se trouver de nouveau sur la place baignée de soleil. Elle ouvre sa main. L’agate bleu pâle, constellée d’une multitude de minuscules étoiles d’argent, resplendit d’un feu surnaturel. Fascinée, elle la contemple longuement puis elle resserre ses doigts sur ce trésor fabuleux. « Comment va-t-il pouvoir guérir si je ne peux pas lui donner l’agate ? ». 

chapitre2