Le temps s’étire, monotone. C’est dimanche. Depuis jeudi, elle n’est pas retournée chez elle. Elle dort et elle mange chez Marie-Louise. Marie-Louise est la meilleure amie de la mère. Elle n’a pas d’enfant et elle déverse un peu de son amour maternel déçu sur la fillette et son frère. D’habitude elle aime bien aller chez Marie-Louise. Sa cuisine est toute petite, il y fait toujours chaud en hiver et il y flotte une délicieuse odeur de compote de pommes. Et puis il y a Joseph, son mari. C’est un pro de la mécanique. Il a un atelier de réparation de vélos qui ne désemplit pas. Il faut dire que la plupart des déplacements se font sur de vieux clous d’avant-guerre sur lesquels il y a fréquemment des pièces défaillantes. L’atelier est dans un désordre indescriptible où s’enchevêtrent des jantes tordues, des pneus de toutes tailles, des chambres à air dégonflées, des câbles plus ou moins rouillés, des pédales dépareillées, des pignons voilés, et il y règne des odeurs mêlées de graisse, de colle à rustine, de ferraille. La petite peut rester de longs moments dans ce lieu extraordinaire. Joseph sait tirer parti de tout et se déplace sans hésitation dans ce fouillis, sûr de trouver sans coup férir la pièce miraculeuse qui viendra redonner un peu de jeunesse au vélo désossé, suspendu par la selle et le guidon en plein milieu de l’atelier. Cette sorte de cour des miracles jouxte la cuisine et une simple porte de communication les sépare. Au début, Joseph laissait Marie-Louise mettre un peu d’ordre dans ce fatras mais petit à petit elle a lâché prise et presque à son insu elle a laissé Joseph s’emparer des lieux, ne passant la tête à la porte que pour annoncer que le déjeuner est prêt ou qu’il y a une tasse de café chaud qui attend sur la table de la cuisine. Souvent Joseph préfère aller jusqu’au café de la Marthe où il s’affiche sans vergogne avec Anna sa jeune voisine. Peut-être bien qu’il s’ennuie un peu avec Marie-Louise qui promène un air triste sur son joli visage.

Chez Marie-Louise, la fillette est reine : elle ouvre le placard à couture d’où elle sort la boîte à boutons, presque aussi magique que le sac de billes, ou alors elle prend la pile des « Petit écho de la mode » et s’amuse à reproduire dans un petit cahier quelques unes des élégantes gravures de mode. Elle joue à cache-cache avec Marie-Louise et court partout dans la maison, elle a tous les droits… sauf un. À l’étage, à côté de la porte de la chambre de Joseph et Marie-Louise, il y a une porte toujours fermée à clé. Un jour la petite a demandé « Pourquoi c’est fermé là, Marie-Louise ? Je peux pas entrer ? » « Non, pas ici, c’est défendu » « Mais pourquoi Marie-Louise ? » « Parce que c’est comme ça, un point c’est tout ». Une réponse qui n’a pas satisfait la petite fille qui pensait souvent à cette porte interdite et qui attendait une circonstance favorable.

Il y a toujours des occasions pour les enfants curieux et un jour d’inattention de Marie-Louise, elle vit la clé sur la porte défendue. Elle s’approcha, le cœur battant, décidée à tourner cette clé. Qu’allait-elle découvrir ? Un fantôme ? Une sorcière ? Tout doucement, elle poussa la porte et, stupéfaite, elle découvrit une chambre d’enfant. Au milieu de la pièce un berceau tout habillé de blanc, immaculé, avec une haute flèche supportant un voilage transparent. Contre un mur, une commode de bois clair sur laquelle étaient posées quelques photos : un bébé souriant installé sur le ventre sur un gros coussin ; Marie-Louise, rayonnante, tenant ce même bébé dans ses bras ; Joseph aussi, tendrement penché sur le berceau blanc. Contre le mur opposé, un petit coffre de bois ouvert et un gros nounours marron clair, ses yeux de perle noirs brillant dans la semi-obscurité de la chambre.Tout à coup, elle eut mal, avec un gros chagrin dans son cœur d’enfant. Elle venait de percer le douloureux secret de Marie-Louise, ce secret qui déposait le voile de tristesse sur le visage de la jeune femme. Mais pourquoi ne lui avait-on jamais rien dit ? Quand est-ce que ce bébé était né ? L’avait-on pris à Joseph et Marie-Louise ? Était-il mort ? Et quand ? C’était il y a longtemps puisqu’elle ne l’avait jamais vu. Elle ressentait une colère amère aussi : les grandes personnes ne disent jamais rien aux enfants. C’était comme si on la tenait à l’écart, comme si elle ne pouvait pas comprendre. Et pourtant, elle comprenait tout.

Aujourd’hui, c’est pareil. Elle ne sait rien de ce qui se passe à la maison, on la prive de Jean-François, elle se sent abandonnée. Elle est toujours seule, assise sur les marches de la mairie d’où elle surveille la porte de sa maison. Elle n’a plus envie de rien et voudrait que les heures passent vite pour qu’enfin elle puisse rentrer chez elle. À midi, elle espère bien que ce sera la mère qui l’appellera pour le déjeuner, occasion rêvée pour glisser discrètement l’agate bleue dans la main de Jean-François. Elle reste persuadée que cette agate qui commence à lui brûler les doigts aidera son petit frère à guérir. Il faut absolument qu’elle puisse lui donner ce talisman. Mais c’est encore Marie-Louise qui vient la chercher. « Je t’ai préparé un bon repas comme tu aimes : des coquillettes au beurre avec du jambon ! Et j’ai fait un flan aux œufs ! » « Mais pourquoi je mange pas chez moi ? » « Ton petit frère est fatigué. Il faut le laisser dormir tranquille. » Renfrognée, elle suit Marie-Louise et s’installe à table, à contrecœur, entre Marie-Louise et Joseph. Elle fait mine de se retirer dans ses pensées mais elle tend l’oreille. Ils parlent de la maladie de son petit frère. « Il n’y a que la pénicilline qui pourrait venir à bout de la diphtérie. » « Oui, mais c’est introuvable ici. » « Il paraît que Monsieur Gaubet a téléphoné aux États Unis. Tu te souviens qu’il a été ambassadeur à Washington. Il a encore des relations là-bas. Il a demandé à ce qu’on envoie de la pénicilline par avion ».

Monsieur Gaubet, elle le connaît bien. Il habite le château. Elle sait que c’est un grand écrivain bien qu’elle ne connaisse pas beaucoup d’écrivains, à part la Comtesse de Ségur dont elle a dévoré « Les malheurs de Sophie » et « Le Général Dourakine » entre autres. Elle ne connaît rien des œuvres de Gaubet ! Quand elle a questionné la mère, elle lui a parlé d’une pièce de théâtre avec un titre de conte de fées, et aussi de la jeune fille Violaine, qui est le prénom d’une des demoiselles qui viennent en vacances au château l’été. Chaque après-midi, elle voit l’homme célèbre remonter la rue principale, toujours en complet-veston un peu défraîchi et surtout incongru dans les rues du village, appuyé sur sa canne, trapu, légèrement courbé, visage impassible, nez fort. Il entre à l’église. Il ne répond jamais aux bonjours qu’on lui offre. Est-il hautain, indifférent ou juste perdu dans ses pensées ? Quand il fait beau, l’été, il va jusqu’au bord du fleuve cueillir une brassée de cannes d’or qu’il dépose ensuite à l’église aux pieds de la Vierge qu’il vient prier chaque jour. Alors, c’est lui qui voudrait aider Jean-François à guérir ? La petite fille est stupéfaite. Comment sait-il qu’il est malade ? Est-ce possible qu’il soit gentil, lui qui a l’air de ne jamais voir personne ?

Tout à coup, elle est plus gaie, elle se sent moins seule, un monsieur important s’occupe de Jean-François. Elle quitte la table et repart vers la mairie, mais il fait trop chaud pour rester sur les marches et elle s’assied sur le banc de pierre sous le gros tilleul de la place. Tiens ! La Minette est là qui semble l’attendre. Jean-François et elle l’ont trouvée l’an dernier dans un buisson : petit chaton roux, abandonné, fragile. Ils l’ont ramenée à la maison où, affamée, elle a mangé goulûment la mie de pain trempée dans du lait que les enfants lui tendaient du bout des doigts. « On va la garder, s’il te plaît maman ! » « Pourquoi pas, mais elle est couverte de puces ! Il va falloir la débarrasser de tout ça ! » « Sac à puces, sac à puces ! On va l’appeler Sakapuce ! » « Sakapuce… Ce n’est pas joli, voyons. Si vous l’appeliez Capucine, ce n’est pas mieux ? » Et Capucine ronronne, là, contre les jambes de la petite fille qui lui caresse doucement la tête, puis la prend dans ses bras pour plonger son visage dans la fourrure chaude et rassurante. Elle oublie de surveiller ce qui se passe sur la place et, tout à coup, Marie-Louise est près d’elle, en pleurs. Instantanément la fillette est enveloppée par un nuage noir, son sang se glace, son cœur rétrécit dans sa poitrine comme s’il se fripait. Elle sent le bras de Marie-Louise autour de ses épaules, elle entend ses mots, ouatés, comme venus de très loin « Ma chérie, tu n’as plus de petit frère ». Elle n’a que huit ans mais elle comprend qu’à partir de maintenant son univers bascule, plus rien ne sera comme avant. Elle vient de faire connaissance avec la mort dans ce qu’elle a de plus cruel, de plus irréversible. Des sanglots irrépressibles l’étouffent, tout son petit être se raidit dans la souffrance, son chagrin est immense, mais quelque chose en elle se révolte : elle a toujours un petit frère, toute sa vie elle aura un petit frère.

La pénicilline est arrivée deux jours plus tard.

Dans le tome II du Journal de Georges Gaubet, à la date du jour, on peut lire cette phrase laconique, cruelle et froide : « Mort du petit garçon de l’instituteur. 4 ans. »

 

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