Elle ne reconnaît plus ni ses parents, ni sa maison. Elle est plongée dans une atmosphère de tristesse et de silence, un lieu sinistre peuplé de fantômes invisibles mais oppressants. Au tout début, la présence de la famille, des amis et des connaissances avait rendu l’épreuve légèrement plus supportable, mais petit à petit tous ces gens s’éloignent, ils retournent à leurs occupations. Quand un malheur arrive, on compatit, on vient une fois ou deux apporter son soutien, on essaie d’encourager ceux qui sont dans la peine, on propose ses services. Puis peu à peu on se lasse devant cet océan de tristesse. « D’accord, c’est dur ! Mais on a aussi nos problèmes. On ne peut pas porter toute leur peine. Il faut qu’ils s’habituent. La vie continue… » Et c’est ainsi que les visites se font de plus en plus rares, sauf celles de Marie-Louise qui vient souvent pleurer avec la mère l’après-midi. La petite ressent la souffrance de sa mère jusqu’au plus profond de son cœur. Mais que peut faire une enfant de huit ans pour endiguer un tel flot de désespoir, de colère, d’impuissance ? Elle n’a ni les mots ni les gestes de consolation. Elle ne peut que regarder sa mère avec gravité, les yeux pleins de tristesse, les larmes au bord des cils, se demandant si un jour elle reverra un sourire joyeux sur le visage de cette maman qui aimait tant chanter et dont la voix claire ne résonne plus jamais dans la cuisine. Elle entend fréquemment de bonnes âmes dire : « Il faut être courageuse Céline. Il vous reste la petite. Vous allez vous consacrer à elle maintenant. Il ne faut pas l’oublier, elle a besoin de vous. Et puis vous êtes jeunes tous les deux, vous en aurez d’autres. ». Et la mère, fatiguée, découragée, le visage pâle et défait répond chaque fois : « Bien sûr, mais je n’y arrive pas. Un enfant ne remplace pas l’autre. ». Comment comprendre que le cœur de cette mère s’est rabougri sur son chagrin sans fond et que son ventre est sec comme une écorce déchiquetée ? Le père s’est replié sur sa douleur, mâchoires serrées, visage fermé, corps raidi. Pas un geste d’amour pour la mère, pas un regard vers la petite fille. Après l’école, il reste à son bureau dans sa classe pendant des heures. Travaille-t-il ? Lit-il ? Pense-t-il ? Qui le sait ? Personne n’ose le déranger : c’est un homme qu’on ne dérange pas. Il apparaît à l’heure des repas, s’assied à la table sans un mot et se met à manger mécaniquement, les yeux dans le vague. Le silence pesant n’est rompu que par de petites phrases impersonnelles : « T’en veux encore ? », « Passe-moi le pain. » qui le rendent plus écrasant encore. La fillette, entre le père glacé et la mère crucifiée, ne trouve plus de place. Elle est orpheline. Des sentiments angoissants se faufilent dans son esprit. « C’est ma faute. C’est parce que j’ai pas pu lui donner la belle agate bleue. Et c’est pour ça que mes parents m’aiment plus ».

Où trouver refuge ? Marie-Louise, la gentille Marie-Louise, elle aussi submergée par la douleur, est aveugle à la détresse de la fillette. Qui reste-t-il pour lui apporter un peu de tendresse et de réconfort ? Lucie, bien sûr. Lucie, la mère de son amie Bernadette, est aussi la femme de ménage de ses parents, chargée surtout de la corvée de lessive, la grande lessive, celle qu’on appelle la « buïe ». Il faut bien les bras puissants de Lucie pour extirper de la lessiveuse bouillante le linge lourd, à l’aide d’un gros bâton, le déposer dans la grande bassine en zinc installée sur la brouette, puis pousser la brouette jusqu’au lavoir communal pour le rincer de nombreuses fois à l’eau claire. Lucie, plantureuse et joviale, communique à la petite fille sa bonne humeur rassurante. La gamine se sent en sécurité tout contre cette femme simple et maternelle. Elle la regarde déployer les draps dans l’eau transparente du lavoir puis les retirer sur la pierre lisse afin de les tordre vigoureusement pour en extraire les résidus de savon. Elle la trouve vivante, énergique et ça lui fait du bien. Un petit détail cependant la chiffonne : cette sorte de verrue, plantée de quelques poils, posée juste au-dessus de sa lèvre supérieure. Il y a longtemps déjà, elle avait demandé à la mère : « Qu’est-ce qu’elle a, Lucie, juste au-dessus de la lèvre ? » « Ce n’est rien ; c’est un poireau ». Un poireau ? La petite en avait été stupéfaite : « Mais un poireau, c’est pas comme ça ! ». « Mais si, réfléchis ! Ça ressemble à un poireau ! ». Elle n’avait pas été convaincue du tout. Pour elle cette chose ressemble plutôt à un insecte avec de longues pattes grêles qui tremblent chaque fois que Lucie parle ou rit. Elle aime bien Lucie qui lui plaque souvent de grosses bises mais chaque fois que Lucie l’embrasse elle se demande si l’insecte ne va pas courir sur son visage ou même se planter carrément dans sa chair et elle vérifie soigneusement du revers de la main que sa joue est restée bien douce.

Chez Lucie, l’argent est rare. Le père de famille va de petits boulots en petits boulots et il est plus souvent au café qu’au travail. Chez eux, c’est mal entretenu et misérable mais la petite y trouve de la chaleur et de la bonne humeur. On ne s’y ennuie pas, il y a des échanges et de la vie. Bernadette a une sœur cadette, Évelyne, et un grand frère, Raymond. Tous les trois, pas toujours bien propres, souvent mal coiffés et généralement mal vêtus « ressemblent à des bohémiens » dit la mère. La petite les trouve magnifiques, exotiques, tellement différents d’elle, obéissante et discrète. Son amie Bernadette est la plus épanouie, affichant le visage ouvert de sa mère et un sourire radieux qui creuse deux fossettes dans ses joues rondes. Évelyne a des traits plus fins, une attitude plus réservée et elle ne participe que timidement aux jeux des deux autres filles. Quant à Raymond, la fillette l’admire en secret. Hardi, insolent parfois, il affecte une allure de voyou qui la fascine. Raymond a le regard goguenard et un sourire de guingois qui lui donnent un air railleur. Agressif parfois, il n’a pas peur de la « baston » et il joue volontiers au mauvais garçon. Il grille en douce des cigarettes qu’il subtilise à son père, ce qui paraît particulièrement audacieux à la petite fille sage. L’an dernier, pendant la guerre, comme beaucoup d’enfants mal nourris et pas très soignés, Raymond avait récupéré la gale et des poux. Lucie avait résolu le problème des poux de la manière la plus simple qui soit : elle avait tondu la belle crinière brune du gamin. Dés qu’il était apparu à l’école le crâne rasé, ses petits camarades s’étaient bassement vengés des mauvais coups qu’il leur avait parfois infligés : « Raymond galeux, Raymond pouilleux. Raymond tonton, Raymond tondu ! ». Ce triste refrain répété à longueur de journée avait humilié le jeune garçon qui avait pris son prénom en horreur. Raymond était devenu synonyme de ridicule, de faiblesse, d’infériorité. Il avait alors décidé que désormais il se prénommerait Jimmy, comme le soldat américain dont sa tante Yvette était tombée amoureuse. Jimmy, ça sonne bien, ça fait fort et malin. Depuis, pour lui plaire, la petite s’efforce de l’appeler Jimmy mais dans son cœur, il est toujours Raymond.

Quand elle doit rester chez elle, elle passe de longs moments assise sur la petite marche sous la fenêtre de la cuisine, aussi silencieuse que possible, presque invisible. Elle lit. Sans bruit, elle pleure lorsque Vitalis et Rémi arrivent trop tard pour sauver Joli Cœur… Comme elle, ils n’ont pas eu le temps de faire ce qu’il fallait en temps voulu et la mort a été plus rapide qu’eux. Elle n’est donc pas seule à n’avoir pas réussi. Ses larmes la soulagent.

Au fil des jours, la mère sort peu à peu de son isolement douloureux. Elle se rapproche de sa fille, se fait plus douce et plus aimante comme si elle avait enfin compris que cette petite vie était tout ce qui lui restait d’important. Une complicité tendre s’établit entre elles mais la petite perçoit la fragilité de la mère et elle se sent investie d’une grande responsabilité : protéger cette mère qu’elle aime.

Le père, lui, reste muré, comme si plus personne dans la maison ne l’intéressait. Il ne s’adresse à la fillette que pour la réprimander ou lui donner un ordre sur un ton rogue, sans jamais un mot et encore moins un geste de tendresse. Ses réactions sont souvent inattendues et violentes et pour une simple broutille il peut entrer dans une fureur démesurée. La petite ne sait plus ce qu’elle peut faire ou dire et elle éprouve une peur irraisonnée face à ce père froid et coléreux. Il déserte de plus en plus fréquemment la maison pour retrouver ses copains le soir chez la Marthe ou jouer aux boules les dimanches après-midi, laissant la mère seule avec l’enfant.

Ainsi passent les semaines et les mois.

Enfin Noël ! La petite ne contient pas sa joie : elle va avoir cette poupée dont elle rêve depuis si longtemps, une belle poupée qui marche. Sa maman l’a promis. Elle ne croit plus au Père Noël mais, la veille du grand jour, elle est heureuse de mettre ses chaussons devant la crèche, comme avant, quand il y avait Jean-François qui, lui, croyait au Père Noël. Comme d’habitude, bien que ce soit veille de fête, le père se prépare à rejoindre ses amis de bringue. Juste avant de sortir, par jeu ou par provocation, il place ses pantoufles devant la crèche à côté des chaussons de sa fille. « On a rien à mettre dans les pantoufles de papa ! » « Mais si, tu vas voir ! ». Sans doute par dépit, tellement lasse de se sentir délaissée, la mère, qui d’ordinaire n’ose jamais s’opposer à son mari, va chercher dans l’arrière cuisine une pomme de terre qu’elle dépose dans les pantoufles. « Tu crois pas que papa sera fâché ? » « Tant pis ! C’est bien fait pour lui ! Il n’a qu’à rester un peu avec nous. » La fillette ne répond rien mais au fond d’elle, elle trouve l’idée risquée ; le père ne va pas apprécier qu’on se moque de lui. Le lendemain matin, elle se réveille de bonne heure, excitée à la pensée de découvrir cette poupée tant désirée. Elle a tout prévu : elle a fabriqué un petit lit dans un grand carton, elle a arrangé des coussins pour faire un siège, elle a préparé la dînette. Tout doucement, pour ne pas réveiller les parents, elle quitte son lit et se dirige vers la cuisine. Elle avance vers la crèche mais bizarrement, elle ne voit rien dans ses chaussons. Elle s’approche encore un peu et découvre une feuille de papier pliée en quatre et posée là où aurait dû se trouver la poupée. Son cœur s’accélère, ses jambes et ses mains tremblent, elle a un très mauvais pressentiment. Elle se penche, ramasse la feuille de papier, la déplie et lit : « Comme tu n’es pas gentille avec ton papa je suis partie. La poupée. » Des sanglots montent à sa gorge, des larmes de chagrin et de colère lui piquent les yeux. Sans bruit, comme elle est venue, elle retourne pleurer silencieusement dans son lit.

Elle hait son père.

Chapitre5