Une fois familiarisée avec l’internat et ses contraintes, la fillette comprend qu’elle ne doit plus compter que sur elle-même. Elle prend le car un samedi soir par mois pour passer le dimanche chez ses parents. Comment pourrait-elle leur raconter en quelques heures tous les évènements qui ont marqué les quatre semaines vécues loin d’eux ? Les heures de cours avec des professeurs exigeants, sadiques quelquefois, qui punissent plus qu’ils ne complimentent. Les heures d’étude après les cours pendant lesquelles le silence absolu est exigé. Le silence absolu aussi dans les couloirs et les escaliers, au réfectoire avec privation de courrier si ce silence est rompu. Le courrier… le seul contact avec la famille, ouvert et lu par la directrice. La tristesse et l’impatience qui s’emparent de toutes lorsqu’elles voient le tas de lettres augmenter sur le bureau de la surveillante quand la privation de courrier dure plusieurs jours. Les plats servis aux longues tables du réfectoire et qu’il faut obligatoirement terminer même si la nourriture n’est pas bonne ou ne plait pas. Les promenades du jeudi en rangs par deux, pendant trois heures, qu’il pleuve ou qu’il neige… Le plus dur, c’est le dimanche. Les parents peuvent venir rendre visite à leurs enfants le dimanche après-midi. Chaque dimanche, elle guette l’arrivée des parents près du haut portail d’entrée avec, vissé au cœur, l’espoir de découvrir le père et la mère parmi les autres parents. Espoir toujours déçu ; jamais ils ne viennent. Pourquoi raconterait-elle tout cela ? Elle pense que c’est dans l’ordre des choses et, de toute façon, le père n’apprécierait pas qu’elle se plaigne. Elle s’habitue, elle se plie, elle se soumet.

Aujourd’hui, elle sourit en pensant aux réactions étonnées de ses petits-enfants lorsqu’elle leur raconte quelques bribes de cette période. « Mais pourquoi t’es pas partie ? » « Pourquoi vous vous êtes pas mises en grève ? » « Pourquoi tu t’es pas plainte ? ». Elle mesure l’écart gigantesque qui sépare leurs deux générations.

Au cours de ces années difficiles, la petite ne s’enferme pas dans la tristesse et l’isolement. Elle a réussi à s’inventer une sorte de philosophie qui l’aide à traverser les moments pénibles et qui pourrait se résumer ainsi : tout a une fin. Cela lui permet d’être patiente avec cette certitude que sa vie dans cette pension ne sera pas éternelle. Elle apprécie le moindre petit plaisir, comme un carré de chocolat offert par une externe, un livre qu’elle a pu lire le dimanche soir et surtout les bavardages dans la cour de récréation avec ses amies. Elle a aussi la faculté de faire travailler son imagination à l’infini et elle s’invente des rencontres extraordinaires et un avenir de conte de fée.

Elle est adolescente maintenant et ses fantasmes commencent à être nourris par la présence des garçons qui partagent les heures de cours avec les filles. Ils sont logés dans un autre bâtiment, les filles ne les voient qu’en classe, mais que de coups d’œil furtifs échangés, que de petits sourires discrets ! Le moindre contact avec un garçon, ne serait-ce qu’un simple bonjour, est totalement prohibé et sévèrement puni. Les rêves n’en sont que plus débridés et les désirs d’échanges amoureux amènent ces jeunes à être hardis : les externes, qui jouissent d’une plus grande liberté, se chargent régulièrement de faire passer de petits mots entre filles et garçons internes, mots d’amour maladroits mais qui suffisent à apporter un instant de bonheur piquant et coloré d’interdit. La petite est très amoureuse d’André. Il est d’origine polonaise et elle lui trouve un charme particulier. Il semble plus doux et plus sensible que les autres garçons. Son regard vert la fascine et lorsqu’il pose les yeux sur elle c’est comme une onde électrique qui la traverse. Une mèche blonde retombe fréquemment sur son front et il a un geste de la tête pour rejeter ses cheveux en arrière que la petite trouve très séduisant. Il lui a écrit un jour que son prénom polonais est Andrzej ce qui lui paraît délicieusement exotique et elle s’entraîne à murmurer ce prénom imprononçable. Quand elle se raconte ses histoires le soir dans son lit, elle vit avec lui une aventure romantique qui se termine par un baiser comme ceux qu’elle a vus pendant les vacances, sur la couverture du « Nous Deux » que lisait sa grand-mère. Elle conserve précieusement dans une petite boîte de Zan en métal, au fond de son cartable, les billets qu’il lui fait passer lorsqu’il le peut, et elle est transportée d’émotion lorsqu’elle lit : « je pense à toi tous les soirs parce que tu es jolie » signé Andrzej.

Pendant les vacances, elle retrouve Bernadette à qui elle peut raconter sa vie à la pension et tous ses rêves enchantés. Un après-midi, revenant de chez Bernadette, elle est pétrifiée, en entrant dans la cuisine, de voir la boîte de Zan ouverte sur la table. Le père a fouillé dans ses affaires ! A côté des billets doux éparpillés, elle remarque avec stupeur une lettre et une photo déchirées. André lui a envoyé par la poste un courrier que le père a intercepté et ouvert ! Elle sait qu’elle va être grondée, punie, battue peut-être, mais le pire n’est pas là. Il a osé. Il a violé son intimité de jeune fille de quinze ans. Non seulement il ne l’aime pas mais il lui pourrit la vie, il salit ce qu’elle chérit en secret. De quel droit lit-il les mots des autres ? Aujourd’hui, non seulement elle le déteste mais elle le méprise.

Elle ne récupérera jamais la boîte de Zan, petite boîte remplie d’amour et d’espoir qu’elle n’a jamais oubliée depuis.

Les années passent. Elle s’éloigne de plus en plus de la maison familiale : études, mariage, enfants… Beaucoup de bonheur, des soucis comme tout le monde, quelques erreurs, des remises en question. Une vie, tout simplement. Sa vie, enfin. Consciencieusement, une fois par semaine, elle écrit une lettre à ses parents. Tous les deux mois, seule ou en famille, elle leur rend visite. Malgré tout, l’ombre étouffante du père est toujours présente. Elle continue de craindre ses réactions, ses réflexions, et chaque fois qu’elle prend une décision, elle se demande ce qu’il va dire de désagréable. Elle garde cette impression de ne pas être libre, de devoir toujours rendre des comptes et d’être critiquée. Qu’est-ce qui a fait de lui cet homme froid, sec, sans émotions apparentes ? Si Jean-François avait grandi à côté d’elle, aurait-il été meilleur père ? S’il avait pu aimer ce fils, l’aurait-il aimée, elle ?

Puis la mère est morte, jeune encore mais usée par une vie sans joie. Moments de profond chagrin mais aussi de regrets douloureux. L’a-t-elle assez aimée, écoutée, soutenue, cette mère toujours triste ? Le père vieillit seul. De plus en plus seul : les amis de fête qui disparaissent, les sorties qui deviennent de plus en plus difficiles, les voisins occupés qui passent en coup de vent et même pas tous les jours. Il lui reste la télévision, ses livres et sa pipe qu’il n’a jamais cessé de fumer. L’année de ses quatre-vingt-quatre ans, il est victime d’un grave malaise cardiaque. Elle reçoit l’appel téléphonique d’une voisine. Elle accourt, elle doit prendre les choses en main, ce qu’elle fait. Brutalement, les rôles s’inversent. Ce père autoritaire qui décidait, critiquait, fustigeait, a besoin d’elle, il ne peut compter que sur elle, c’est elle qui prend les décisions, qui organise sa nouvelle vie de malade et qui l’accompagne jusqu’à la mort.

Elle revoit ce père affaibli sur son lit d’hôpital. Tel un petit enfant, il cherche du soutien et de la tendresse. Il sait que sa mort est proche et il est pétri d’angoisse dans cette solitude effrayante devant l’inconnu. Mais elle, elle ne peut rien lui donner : son cœur est paralysé, son corps est raidi. Elle est incapable de lui prendre affectueusement la main, incapable de caresser doucement son front, incapable de se pencher sur lui pour lui dire quelques mots apaisants et tendres. Elle ne fait que ce qu’il faut qu’elle fasse, c'est-à-dire le nécessaire, l’indispensable. Elle ne le fait que par devoir, pas par amour.

Des années plus tard, elle pourrait se croire enfin libre, délivrée d’une relation pesante qui, pense-t-elle, a gâché sa vie. Elle a simplement oublié qu’un abcès qu’on ne crève pas continue de distiller insidieusement son poison. Elle n’a aucune réponse à ses questions puisqu’elle n’a rien demandé. Elle a choisi de faire l’autruche et c’est la culpabilité qui habite ses pensées. N’aurait-elle pas dû parler et tenter de faire la paix avant qu’il ne soit trop tard ? N’aurait-elle pas dû essayer d’élargir les failles de cette carapace qui s’était fissurée ? N’était-elle pas passée à côté de révélations importantes qui lui auraient permis de comprendre, enfin, et de pardonner, peut-être ?

Cette photo de l’enfant accroupi au bord de la flaque, jouant avec un petit voilier de fortune, la bouleverse. Elle ranime des souvenirs vifs et précis, parfois tendres, parfois pénibles, souvenirs d’une enfance dont elle n’a jamais guéri, une enfance qui n’avait rien d’un paradis perdu et qui s’est collée à elle comme une seconde peau pesante et visqueuse qu’elle n’a pas réussi à arracher. Comment la petite aurait-elle grandi, quelle aurait été sa vie si ce petit garçon de quatre ans n’était pas mort ?

chapitre7