02 mars 2008
Ce jour-là
Je vous propose aujourd'hui un nouveau texte écrit par ma Maman (je sais que certaines d'entre vous en sont friandes !). Bonne lecture !!
Ce jour-là, lundi 12 Juin, était jour d’examen du Certificat d’ Etudes au chef-lieu de canton voisin. C’était un grand jour pour tous ; pour les élèves, pour leurs parents et bien sûr pour les instituteurs qui étaient jugés sur le taux de réussite de leurs élèves. Mon père, maître d’une classe de fin d’études dans un village du canton voisin, avait été convoqué pour faire partie du jury de correction de l’examen. Il aimait ces journées de Certificat, mon père ! Il pouvait comparer le niveau de ses élèves à celui de ceux dont il corrigeait les copies, il côtoyait l’Inspecteur, le Maire, il rencontrait les collègues…Mais par-dessus tout, il aimait la fin de la journée, après l’annonce des résultats, lorsque les correcteurs, les instituteurs du canton concerné, les édiles municipaux se retrouvaient pour arroser dignement le bon travail effectué. Malheureusement, mon père ne savait pas s’arrêter quand il était « en goguette » ! Et les arrosages se prolongeaient parfois très tard dans la soirée.
Ce jour là, ma mère était à l’appartement de l’école ; elle était en congé de maternité ; sa grossesse était à terme. Elle avait passé une journée tranquille avec la « Petite Mémé », la grand-mère de mon père qui vivait alors avec eux. L’accouchement était prévu à la maternité, à une trentaine de kilomètres du village. C’est vers la fin de la journée qu’elle ressentit les premières contractions. La Petite Mémé commença à s’inquiéter : « Et Henri qui n’est pas là…Mais que fait-il donc au lieu de rentrer auprès de son épouse ? … » Au fur et à mesure que le temps passait, l’angoisse et la colère montaient chez la Petite Mémé qui voyait bien que les choses se précisaient .Elle arpentait la cuisine, sortait sur le pas de la porte, scrutait la nuit. Tout à coup, un bruit de moteur. Enfin, IL arrivait au volant de sa Citroën Rosalie. Dès son entrée dans l’appartement, il fut accueilli par les reproches véhéments de sa grand-mère. « Ce n’est pas possible ! Rentrer saoul à des heures pareilles ! Et Paulette qui va accoucher ! Il faut l’emmener à l’hôpital ! Et dans quel état ! C’est une honte ! » Mon père, hautain et indifférent , comme un homme qui a trop bu sait l’être, traversa la pièce sans mot dire, persuadé, dans sa cervelle embrumée par les vapeurs d’alcool, que sa grand-mère voulait le culpabiliser mais que tout allait bien. Il s’étendit sur le lit et s’endormit comme une masse sans plus d’états d’âme.
Le lendemain matin, mardi 13 Juin, la sonnerie du réveil le tira de son sommeil de plomb. Immédiatement, il remarqua très surpris, que sa femme n’était pas allongée près de lui. Il se dirigea vers la cuisine où se trouvait déjà la Petite Mémé, digne et sévère, l’œil réprobateur. En pleine nuit, elle avait dû aller chercher Joseph, le voisin, qui avait emmené ma mère à la maternité ! « Quelle humiliation de devoir demander de l’aide dans des moments pareils ! Les commérages vont aller bon train dans le village ! » La Petite Mémé ne pardonnait pas l’irresponsabilité de son petit-fils. Mon père, à la fois honteux, penaud et inquiet, reprit la Rosalie et se précipita à l’hôpital. Quand il entra dans la chambre, il vit tout de suite le berceau tout près du lit où sa femme se reposait.
Ce jour-là, à 7 heures du matin, j’étais née.
19 janvier 2008
Le petit plat rouge
Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas proposé un souvenir d'enfance de ma Maman...
"Dure épreuve que vider la maison ou l’appartement de nos parents disparus. Que faire de tous ces objets, tous ces souvenirs accumulés année après année qui tous ravivent des épisodes un peu oubliés de notre vie d’enfant ?
J’étais là, dans ce qui fut la cuisine de ma mère. Ces assiettes « pour tous les jours » ? Je les donne à Emmaüs ? Ce magnifique service de verres en cristal, quoique incomplet, ne ferait-il pas plaisir à ma fille ? Ces tasses à café tout à fait démodées ? Je les jette ? Quel dommage, quand -même ! Et le petit plat rouge ? Non, je ne peux pas le donner ; je ne peux pas le jeter. Le petit plat rouge… C’est un plat à gratin, tout rond avec deux anses ; il fait partie de la série bien connue des plats en fonte émaillée « Le Creuset ». Très ordinaire, ce petit plat rouge… Et pourtant…
Mon père était très froid et très sévère. Il avait des principes extrêmement rigides qui rendaient la vie à la maison particulièrement morne. J’étais trop jeune pour comprendre et deviner que sous ses apparences dures il m’aimait et voulait sans doute que je sois aussi proche que possible de la petite fille parfaite. Le moment des repas était l’un des plus pénibles pour moi. Il ne supportait pas que je parle un peu fort ou que je me conduise d’une manière qui lui déplaisait. Dans ces cas-là, il pouvait avoir des réactions assez violentes. Ses exigences et sa rigueur me glaçaient et blessaient ma trop grande sensibilité. Pour tout dire, il me faisait peur.
L’une de ses passions était la pêche dans le Rhône. Pendant les grandes vacances, il lui arrivait assez souvent de partir sur le Rhône en barque pour une partie de pêche qui durait la journée entière. Ces jours-là, je restais seule avec ma mère et c’était jour de fête. Elle me préparait le délicieux « gratin de pâtes sucré » que j’adorais et ce gratin dorait au four dans le petit plat rouge. Nous déjeunions toutes les deux en bavardant ; je me sentais légère et sans crainte. Je vivais des instants de bonheur parfait.
Depuis ce temps-là, le petit plat rouge représente pour moi l’harmonie et la douceur ; il ramène à ma mémoire le sourire de ma mère, notre complicité joyeuse, des instants magiques d’enfance insouciante et heureuse."
Pour celles et ceux qui souhaiteraient lire (ou relire) ses précédents souvenirs, ça se trouve ICI...
20 novembre 2007
La poupée
En cette période de préparatifs de Noël, voici un souvenir d'enfance (bien triste) de ma Maman...
Quand arrive Noël, un souvenir s’impose à moi. Après toutes ces années, j’aurais aimé qu’il s’efface de ma mémoire ; mais tel une plaie ulcéreuse, quand on le croit disparu, il réapparaît lancinant et douloureux.
En quelle année était-ce ? Après 1945, c’est certain, puisque mon petit frère disparu cette année-là, n’était plus avec nous. Mais guère après : j’étais encore une toute petite fille ; j’avais sept ou huit ans. J’avais cessé de croire à la belle légende de Noël et je savais que le Père Noël avait juste été inventé pour faire rêver les petits enfants. Cependant, je ne voulais pas encore quitter totalement le monde des petits et j’aimais continuer à faire « comme si.. » ; d’autant plus que pendant toute la période de la guerre, comme tous les enfants, je n’avais pas été très gâtée par le Père Noël. Les parents, les mères surtout, avaient dû déployer des trésors d’ingéniosité pour réussir à mettre quelques babioles dans les souliers. Depuis plusieurs années, j’attendais ma poupée, une vraie grande poupée, avec de longs cheveux blonds, une poupée qui marche, une poupée avec de beaux vêtements tout neufs. A quelques signes subtils, notamment des allusions, des plaisanteries, des sourires entendus de ma mère, j’avais le secret espoir que pour ce Noël-ci, je recevrais enfin ma poupée.
Le soir du 24 Décembre, comme cela était fréquent, mon père avait quitté la maison, nous laissant seules, ma mère et moi. Je suppose que l’atmosphère triste qui avait gagné notre foyer après le décès de mon petit frère était devenue trop lourde pour lui. Il avait pris l’habitude de sortir avec ses copains, pour jouer aux cartes et « boire un canon » comme il disait. Je pense aussi que cette désertion était très dure pour ma mère qui aurait certainement eu besoin d’un vrai soutien. Mais j’étais bien trop jeune à cette époque pour pouvoir analyser et comprendre tout cela.
Avant d’aller dormir, le cœur plein d’espoir, je déposai mes souliers devant la crèche que nous avions décorée quelques jours auparavant. Et là, avant de partir, mon père avait lui-aussi mis ses pantoufles. Sans doute guidée par un peu de rancœur, peut-être aussi pour plaisanter, tout simplement, ma mère glissa dans les pantoufles une grosse pomme de terre.
Le lendemain, comme chaque matin de Noël, je me réveillai de bonne heure ; la nuit était noire ; le silence était total dans la maison… Je me glissai hors du lit ; pieds nus, en chemise de nuit, j’ouvris la porte de ma chambre, éclairai le palier et descendis les escaliers sans faire de bruit. Le cœur battant, dans la semi-obscurité, je me dirigeai vers la crèche… Mais, tout à coup, une sorte d’angoisse m’étreignit ; je m’approchai de plus en plus lentement ; j’avais beau écarquiller les yeux, je ne voyais pas de gros paquet posé sur mes souliers ; à vrai dire, je ne voyais rien du tout. Je n’osais plus avancer ; j’étais comme pétrifiée. Ma poupée… Pourquoi ne m’attendait-elle pas comme je l’avais tant rêvé ? C’est alors que je vis une feuille de papier blanc posée là où aurait dû se trouver le cadeau que j’espérais. Je la saisis, la dépliai et je lus : « Comme tu n’as pas été gentille avec ton papa, je suis partie. Signé : la poupée »
24 octobre 2007
Si pareilles et si différentes...
Qui d'autre que ma chère Maman pouvait "ouvrir le bal" de invitations sur mon blog ?? Elle nous fait partager aujourd'hui un dernier texte sur sa période de pensionnat...
"Dans la ville où j’habite, il m’arrive souvent de croiser des groupes d’adolescentes sur le chemin de leur école. Je vois des jeunes filles rieuses et bavardes comme je l’étais moi-même avec mes amies…Et pourtant, comme elles sont différentes de ce que nous étions ! Leur liberté dans la façon de s’habiller, de se maquiller, de se tenir, de parler, me fait mesurer à quel point les mœurs ont changé !
Dans la pension où j’ai passé cinq années, les règles vestimentaires étaient très strictes. La blouse était obligatoire toute la journée et nous inventions des solutions pour la rendre moins triste. Je me souviens que nous ne la boutonnions pas jusqu’en bas afin de laisser voir un pan de robe ; nous la serrions à la taille avec de jolies ceintures ; par dessus le col, nous faisions passer le col d’un chemisier….Le pantalon était totalement interdit et en hiver nous devions porter des chaussettes de laine. Même le port de ces horribles chaussettes était réglementé ! Elles étaient obligatoires de la rentrée des vacances de Toussaint à la sortie des vacances de Pâques !!! Les fantaisies de la météo n’y changeaient rien.
Pour notre toilette, nous n’avions que la longue « auge » qui bordait le couloir contre notre dortoir. Je crois me rappeler que le nombre de robinets était peu important en regard du nombre d’élèves….Mais cela ne nous ennuyait pas trop ! C’étaient uniquement des robinets d’eau froide et par conséquent, notre toilette quotidienne était très succincte. Nous avions la douche le samedi mais je ne suis pas sûre que nous allions nous doucher tous les samedis….Mes souvenirs sur le sujet sont incertains ! Nous nous rendions par groupes de trois dans une pièce spéciale qui se trouvait entre l’internat des filles et celui des garçons. Cette salle de douche était commune aux deux internats. Les trois cabines de douche étaient très sommaires : du béton, un caillebotis, une pomme de douche fixe. Les commandes d’eau se faisaient de l’extérieur. Nous entrions toutes les trois en même temps, chacune dans une cabine. La surveillante criait : « déshabillez vous ! ».Quelques minutes plus tard elle ouvrait l’eau : « mouillez-vous ! ». Elle la coupait : « savonnez vous ! ». Elle la remettait : « rincez vous ! ». On ne gaspillait pas l’eau et le minutage n’était pas large ! Il fallait suivre le rythme au risque de quitter la douche sans avoir eu le temps de se savonner ou de se rincer !!! Nos protestations de l’intérieur des cabines restaient généralement sans effet ! Nous n’étions pas autorisées à nous laver les cheveux ; les shampoings se faisaient à la maison, les dimanches de sortie. Je n’ai pas oublié l’année où j’étais chargée de l’entretien du poêle à charbon de notre classe*. Quand ma mère me lavait les cheveux, il en sortait un jus noir qui en disait long sur la poussière que je devais aussi avaler chaque jour !
Ah ! Mes cheveux ! Ils étaient très épais et bouclés…Ils faisaient mon désespoir : j’aurais voulu les avoir raides et lisses comme c’était la mode à l’époque. De plus, ils étaient indisciplinés et déplaisaient grandement à la directrice. Un jour, elle me convoqua dans son bureau et me dit : « Melle E…, mettez des barrettes s’il vous plaît ; vous avez l’air d’une dévergondée ! ». Quelle vexation ! Je ne savais pas trop ce qu’était une dévergondée mais je me doutais que ce n’était pas un compliment ! Et chaque matin je m’évertuais à aplatir mes boucles à l’aide de barrettes métalliques que ma mère avait achetées pour qu’enfin je ressemble à une jeune fille « comme il faut » !
Je ne voudrais pas que mon récit apparaisse misérabiliste. C’était simplement la vie telle qu’elle était il y a un peu plus de cinquante ans. La douche, l’eau chaude sur l’évier ou le lavabo, les vêtements « à la mode »… tout cela n’était pas répandu dans la société de l’époque. Dans nos internats, sans journaux, sans radios et bien sûr sans télévision, nous ne connaissions pas grand-chose du monde extérieur et tout ce que nous vivions était pour nous dans l’ordre des choses. Quand je raconte ces souvenirs à mes petits-enfants, ils sont souvent incrédules, tellement une telle vie leur paraît inimaginable !"
* Entre 1949 et 1953, à l’internat, il n’y avait pas de personnel d’entretien quotidien. Chaque élève était chargée d’un « service » pour l’année. Les services étaient parfois difficiles : balayage des salles, du dortoir, du réfectoire, des couloirs, entretien des poêles (avec transport du charbon…), vaisselle…Cette année-là, donc, je m’occupais, avec une camarade de ma classe, d’allumer, entretenir et nettoyer le poêle à charbon de notre salle d’étude.

Elle n'était pas mignonne ma Maman ??? Et je vais vous confier un secret... 50 ans plus tard, elle l'est toujours autant !!
27 septembre 2007
Lisette
Nous retrouvons aujourd'hui ma Maman avec un de ces jolis souvenirs d'enfance, qui est aussi un peu le mien... Je vous expliquerai après pourquoi...
"J’étais une petite fille très sage, je crois. Je passais des heures à lire, assise sur la petite marche, juste au-dessous de la fenêtre de la cuisine ; c’était mon endroit préféré. Mes parents m’achetaient des livres de la Bibliothèque rose ; j’avais la collection presque complète, je crois, des livres de la Comtesse de Ségur, depuis « Après la pluie, le beau temps » jusqu’à « Jean qui grogne et Jean qui rit ». J’ai le souvenir de ma joie lorsque mon père, qui ne me faisait habituellement pas de cadeaux, me rapporta d’un voyage le premier volume de « Heidi », « la merveilleuse histoire d’une fille de la montagne ». On m’offrit par la suite les quatre autres volumes. C’est assise sur cette petite marche que j’ai pleuré toutes mes larmes d’enfant en lisant « Sans famille » et notamment la mort de Joli-cœur… Tous ces livres, je les ai toujours et j’ai été contente lorsque ma fille les a lus à son tour avec un très grand plaisir.
Quand j’étais encore plus sage que d’habitude, ma mère me donnait une récompense extraordinaire à mes yeux. Elle me permettait de m’installer sur un coin de la table de la cuisine avec l’énorme volume relié qui contenait les 68 premiers numéros de l’hebdomadaire pour petites filles « Lisette ». Le numéro 1 est à la date du 17 juillet 1921, le numéro 68 à celle du dimanche 29 octobre 1922
Ce gros album relié n’avait rien d’attrayant pour une petite fille de moins de 10 ans : c’était une simple couverture cartonnée marron, sans aucun dessin. Les magazines à l’intérieur étaient déjà jaunis (plus de 25 ans s’étaient écoulés quand je les lisais !), l’écriture était petite et serrée, il n’y avait presque pas de couleurs, certaines pages étaient déchirées et même arrachées, une odeur de vieux papier moisi agressait mes narines. Et cependant, j’étais captivée par ces histoires d’un autre temps. Il émanait de ces revues un parfum désuet qui me plaisait, j’adorais les histoires à « l’eau de rose », les contes moralisateurs, la « causette » qui figurait en seconde page et où « Marraine » donnait ses conseils de bonne conduite. Je relis à l’instant une « causette » dont le thème est le respect dû aux personnes âgées. « Faites-leur la vie très douce, ils ont besoin d’être entourés de soins et d’affection. Evitez-leur la fatigue : on se lasse vite à leur âge. C’est bien souvent en travaillant pour vous qu’ils se sont fatigués et vieillis… » Cela nous fait sourire n’est-ce pas ?
Mon histoire préférée était une sorte de bande dessinée de l’époque (pas de « bulles », que du texte écrit sous chaque image). Elle s’intitule « Linette et son Poilu ».Nous sommes juste après la fin de la Grande Guerre et le soldat qui revient de l’enfer des tranchées a droit à la considération et au soutien… Linette , une petite fille d’une dizaine d’années prend sous sa protection un pauvre « Poilu » sans famille, sans abri, et contre l’avis des siens entreprend de le secourir… J’étais Linette moi-même, bien sûr !
En 1921, ma mère avait 7 ans et en feuilletant ce livre aujourd’hui, je suis stupéfaite de voir ce qu’une enfant de cet âge était capable de lire à l’époque ! A l’ère de la Play Station et de la Nintendo, mon gros album relié paraît bien dépassé !"
Lorsque j'étais enfant et que j'allais en vacances chez mes grands-parents, j'avais moi aussi parfois l'immense privilège de pouvoir feuilleter ce gros album... Et plus que le plaisir de la lecture (je trouvais cet album bien triste par rapport à mes Martine ou mes Sylvain et Sylvette !!!), je prenais un immense plaisir à entendre ma grand-mère évoquer ma Maman lorsqu'elle était petite...
J'ai hérité de l'amour de la lecture qu'a toujours eu ma Maman et je suis ravie de l'avoir transmis aussi à mes deux garçons, véritables "dévoreurs".
Ma Maman m'a confié le gros volume de ce fameux Lisette... En voici quelques photos...
20 septembre 2007
Le courrier
Un nouveau texte de ma Maman, qui fait suite à C'est la rentrée et Le réfectoire... Laissez-lui un petit mot si vous appréciez ses écrits...
L’un des moments les plus attendus à l’internat était la distribution du courrier. Les lettres étaient le seul lien que nous avions avec notre famille et la joie que j’éprouvais à la lecture des petites nouvelles rédigées par ma mère est difficilement exprimable. Je pense qu’elle aimait m’écrire parce que ses lettres étaient toujours détaillées et elle me racontait les évènements du village : une naissance, une « Saint Cochon »*, les fleurs et les fruits du jardin, les maladies ou les accidents des uns et des autres….Des lettres qui me ramenaient à la maison, au village, et à partir desquelles je vivais des histoires différentes de mon quotidien monotone.
A mon entrée à l’internat, mes parents avaient dû déclarer les identités des cinq personnes habilitées à échanger du courrier avec moi. Nous n’avions pas le droit d’avoir plus de cinq correspondants. Parents, grands-parents, deux oncles ou tantes et la liste était close !! Pas de quoi espérer une lettre quotidienne ! Les lettres de ces cinq correspondants nous étaient distribuées décachetées : la directrice se donnait le droit de les lire….Quant à nous, nous ne pouvions écrire nos lettres que le dimanche. Elles étaient remises ouvertes à la directrice. Dans de telles conditions, mes lettres étaient des plus impersonnelles. Elles rapportaient essentiellement mes résultats scolaires et en tout cas ne comportaient jamais la moindre allusion à la vie à l’intérieur de l’établissement ni aux sentiments d’angoisse qui m’agitaient souvent ni à la tristesse d’être loin du foyer.
En principe, la distribution avait lieu après le repas du soir. Quand nous entrions au réfectoire, nous voyions le paquet de lettres posé au coin de la table de la surveillante et tout au long du repas chacune de nous portait en elle l’espoir que l’une des lettres serait pour elle. Mais nous savions aussi que ces lettres étaient pour la directrice et la surveillante un moyen de pression incomparable.
L’une des règles de base à l’internat était le quasi- silence. Silence dans les couloirs, silence en salle d’étude, silence au réfectoire….Tous nos échanges verbaux s’effectuaient à voix basse. S’il arrivait que le son s’amplifiât, nous étions rapidement rappelées à l’ordre. Et si jamais nous n’obéissions pas assez vite, le couperet tombait : « pas de courrier jusqu’à nouvel ordre ! ». Quel supplice de voir le petit tas de lettres sur la table, d’imaginer que parmi elles nous en avions peut-être une, et d’être contraintes d’attendre un jour, deux jours, parfois davantage pour la récupérer.
Beaucoup plus tard, dans les plus grandes classes et notamment en 3ème (où je suis restée deux ans: une année pour passer le Brevet et la seconde pour la préparation du concours d’entrée à l’ Ecole Normale), nous avions appris à contourner les interdits ! Il y avait aussi des externes évidemment dans l’école….Certaines d’entre elles acceptaient d’être nos facteurs. Nous leur confiions du courrier à poster pour des ami(e)s qui ne figuraient pas sur notre liste de correspondance et surtout nous pouvions écrire ce que nous voulions ! Malheureusement, la liberté des jeunes filles n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui et il nous était impossible de nous faire adresser une lettre chez une externe. Ce genre de correspondance ne circulait que dans un seul sens !
A côté de notre internat, il y avait l’internat des garçons. Nos cours étaient communs. Les salles de cours étaient l’unique endroit où nous nous apercevions, si l’on peut dire, car nous étions assis dans des rangées séparées avec interdiction de tourner le regard vers les rangées du sexe opposé !!! Les interdits et les mystères alimentaient notre imagination et nous tombions facilement amoureux ! De nombreux petits mots ont pu circuler grâce aux externes filles et garçons qui jouaient le rôle de messagers de l’amour !
C’est ainsi que nous nous fabriquions de petites joies qui illuminaient notre quotidien.
*Dans mon village, on appelait « Saint Cochon » le jour où le porc élevé à la ferme était sacrifié. C’était jour de fête et surtout de partage.
07 septembre 2007
Le réfectoire
Vous êtes nombreuses à l'attendre... Voici la suite du texte de ma Maman sur la pension... Si vous avez raté le premier, ça se passe ici !
"En 1949 la fin de la guerre était très proche et la période de ce que nous appelions « les restrictions » n’était pas entièrement terminée. En effet, je me souviens avoir emmené à l’internat mes « tickets » de sucre et de beurre, indispensables pour acheter ces produits distribués uniquement sur présentation des fameux tickets.
Les repas étaient un moment fort de nos journées. Le réfectoire était à l’étage au-dessus des salles de cours et nous attendions l’ouverture de la porte, serrées comme des poules sur les marches du grand escalier de pierre. Mais nous ne « caquetions » guère… L’une des nombreuses règles de vie de l’établissement était le silence. Nous patientions en silence, nous pénétrions dans la salle en silence et nous mangions en silence. Nous étions une vingtaine par table, assises sur des bancs de bois. La surveillante était installée à une petite table près de la porte qui communiquait avec l’appartement de la directrice laquelle pouvait surgir à tout instant et notamment s’il y avait le moindre bruit anormal.
La cuisinière était une jeune femme d’à peine trente ans, présente chaque jour où nous étions à l’internat, donc absolument tous les jours, sauf pendant les vacances. Je revois son visage rond encadré de deux tresses qu’elle portait relevées sur la tête. La cuisine où elle officiait n’avait rien de professionnel et avec le recul, je me demande comment elle parvenait à préparer trois repas par jour avec si peu de moyens. Personne n’était là pour la seconder. C’est pourquoi chaque jour, après le repas du soir, elle déversait sur les tables les légumes dont elle aurait besoin le lendemain et que nous devions éplucher ou trier. L’essentiel de ces légumes était les pommes de terre. Nous étions étroitement surveillées pendant l’épluchage et sévèrement grondées si les épluchures étaient trop épaisses. C’est ainsi que la petite fille de dix ans que j’étais a appris à se servir d’un couteau (un « vrai » pas un « éplucheur ») et que j’ai pu devenir championne de l’épluchure la plus mince… Je revois aussi les interminables séances de tri de lentilles ou de pois cassés, à la recherche des minuscules cailloux qu’il fallait éliminer. Esther, la cuisinière, avait sans doute très peu de moyens matériels et d’ingrédients de qualité pour exercer de vrais talents de cuisinière et les repas qu’elle nous servait étaient généralement très peu appétissants. Le problème était que nous étions contraintes de finir les plats posés sur les tables. On imagine aisément les abus exercés par les plus âgées sur les plus jeunes, les larmes refoulées, les immenses dégoûts pour avaler des nourritures détestées…
Un soir on nous servit un plat de quenelles. Comme à l’habitude, ces quenelles avaient un goût de savon si fort qu’elles en étaient presque immangeables. Mais il fallait finir les plats ! A la fin du repas, la surveillante découvrit quelques quenelles jetées sous la table. L’une d’entre nous, trop écoeurée, avait cru pouvoir échapper à la torture. Evidemment, dans une ambiance de brimades comme était l’ambiance de notre internat, la « coupable » ne se dénonça pas et nous eûmes droit à la punition collective qui était une pratique très fréquente dans l’école. La punition ne serait levée qu’après les aveux de l’élève fautive. Et cette punition n’était pas légère…. : privation générale de sortie. Les « sorties » étaient bien sûr les visites à nos parents qui avaient lieu une fois par quinzaine pendant les trois premières années et une fois par mois en classe de troisième. Quand on sait ce que représentait pour nous toutes la « sortie », on comprend la lourdeur de la punition, l’amplitude de la détresse, de la colère mais aussi de l’impuissance. S’en suivirent des rumeurs, des suspicions, des accusations, des pressions, une atmosphère délétère et odieuse qui empoisonnait les relations entre toutes les élèves et qui était malheureusement habituelle… et qui sait, volontairement entretenue ? On pourrait croire que les élèves auraient été solidaires, se seraient « serré » les coudes. Pas du tout. Les contraintes et les brimades nous rendaient égoïstes, jalouses, méchantes. Notre façon de nous comporter relevait davantage de la loi de la jungle que de la devise des mousquetaires ! Nous pensions que pour survivre dans les meilleures conditions il nous fallait être les plus fortes physiquement et surtout qu’il nous fallait avoir un ascendant bien reconnu sur les autres. Après plusieurs jours d’enquêtes, de tractations, de menaces, une élève se dénonça. Etait-elle vraiment la coupable ? Avait-elle cédé aux contraintes morales qui l’étouffaient ? S’était-elle sacrifiée pour le bien de toutes ? A l’époque, je ne me suis même pas posé la question. Une seule chose comptait : les sorties seraient rétablies…"
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Rien à voir avec ce qui précède mais un nouveau challenge est lancé autour de notre livre... Voici les modalités :
Participez à un nouveau challenge spécial « Scrap Voyage » ! |
Votre challenge : réalisez une page de scrap avec la technique du polongement de photos et en utilisant une photo de voyage (paysage, personnage, etc). Vous pouvez bien évidemment vous inspirer des conseils donnés dans le livre « Scrap Voyage » (voir pages 32 et 33). A noter que toutes les techniques d'agrandissement de photo sont possibles : aquarelle, technique des papiers déchirés, dessin, autres... Envoi des participations par mail. Date limite de participation : 27 septembre 2007. Toutes vos créations seront publiées dans la galerie CréaPassions. N’oubliez pas une légende présentant votre création et l’explication de sa réalisation (quelles ont été les techniques utilisées par exemple) ainsi que vos coordonnées postales pour que nous puissions vous envoyer votre lot. Le ou la gagnante recevra un superbe carnet de voyage réalisé spécialement pour ce challenge et dédicacé par Cathy Masqueliez, co-auteur de "Scrap Voyage". |
01 septembre 2007
C'est la rentrée !
La rentrée est proche. Les rayons des hypermarchés regorgent de fournitures. Les enfants et les ados accompagnent leurs parents dans cette course aux achats où la mode le dispute au pratique. Les fenêtres de nos écoles sont ouvertes. Le personnel d’entretien s’affaire dans les salles de classe et les cours de récréation. C’est toute une atmosphère particulière propre à cette période importante de l’année et elle ravive en moi de lointains souvenirs.
C’était en 1949, j’avais 10 ans. En Juillet, j’avais passé l’examen d’entrée en 6ème. J’étais fière de l’avoir réussi, fière de répondre à l’attente de mes parents. Mon père avait décidé que j’effectuerais mes quatre années de « Cours complémentaire » interne dans un établissement à 25km du domicile familial. Pendant les vacances ma mère s’était activement occupée du lourd trousseau nécessaire : draps, couvertures, dessus de lit (blanc selon un modèle imposé), linge de toilette, linge de corps, vêtements…Tout cela en assez grande quantité puisqu’il n’y avait pas de lingerie dans cet internat et que je ne devais revenir à la maison que tous les quinze jours et pour 24 heures seulement : du samedi soir au dimanche soir. Elle avait cousu sur ce trousseau les étiquettes blanches sur lesquelles mon nom était tissé en rouge.
Au fur et à mesure que la date fatidique du 1er Octobre approchait mes sentiments devenaient de plus en plus mitigés. La fierté et la joie du début laissaient place peu à peu à l’angoisse, à la peur de l’inconnu ; je n’avais que dix ans….Je n’étais encore qu’une toute petite fille ; à part quelques jours de vacances chez mes grands-mères, je n’avais jamais été séparée de mes parents ; comment serait cette école ? Comment la vie s’y organiserait-elle ? Aurais-je des amies ? Qui m’aiderait à prendre soin de mes affaires, à organiser mon travail ? Tant de questions qui assaillent un jeune enfant lorsqu’il sait que sa vie va changer…Mais j’étais loin, vraiment très loin d’imaginer ce qui m’attendait vraiment.
La veille du 1er Octobre (date immuable autrefois de la rentrée des classes), mes parents me conduisirent en voiture avec tous mes bagages (une petite malle me semble-t-il) jusqu’à ma nouvelle école. Je découvris alors un grand bâtiment de pierres, très austère, qui fut jusqu’au début du siècle dernier un couvent des Ursulines. Il avait été récupéré par la mairie et transformé en Cours complémentaire avec internat. La fin de la guerre était toute proche et l’effort de la nation portait davantage sur la reconstruction que sur l’amélioration des conditions de vie dans les internats. Cet établissement scolaire suait la tristesse par tous les pores. Je garde en mémoire une impression de grisaille, de froid, causée sans doute par l’omniprésence de la pierre (perron double, escaliers, longs couloirs…) et le manque de couleurs ( les murs étaient délavés, sinistrement tristes). On m’attribua un lit dans un vaste dortoir où une soixantaine de lits étaient alignés sur trois rangées. Pas de table de chevet. Un unique WC pour tout le dortoir. Pas de douches. Dans un immense couloir qui longeait le dortoir, des robinets d’eau froide nous serviraient pour la toilette. Tout au fond de ce couloir, sur plusieurs rangées, se trouvaient de petits compartiments carrés, en bois, fermés par un rideau et une longue tringle supportant des cintres ; dans les casiers nous devions ranger notre linge et à la tringle, suspendre nos vêtements…Pas de chauffage dans le dortoir mais un gros poêle à charbon dans le couloir tempérait légèrement ces lieux peu accueillants. Après avoir rangé mes vêtements et fait mon lit, je fus dirigée vers la salle d’études, l’une des salles de classe. On me montra mon bureau ; c’était un lourd bureau de bois, bien marqué par les nombreux passages d’élèves au cours des années précédentes. Le dessus du bureau se relevait et nous pouvions ranger livres et cahiers à l’intérieur. Par la suite, je compris bien vite que lorsque nous relevions la planche du bureau , nous pouvions nous dissimuler derrière pour faire un signe à une amie, ou croquer un carreau de chocolat en cachette, ou lire en douce quelques pages de notre livre de bibliothèque…(Ne soyez pas étonnés…Nous n’avions pas le droit de lire un livre de bibliothèque en-dehors du dimanche et du jeudi après-midi.).
Mon installation était faite. Mes parents allaient partir. La panique commençait à s’emparer de moi mais j’étais sage et obéissante et je savais que je ne devais rien dire et surtout pas me plaindre. Je serrais les dents pour ne pas trop montrer mes larmes….Le pire était encore à venir.
Ce texte a une suite.. à lire prochainement sur mon blog ! Et surtout n'hésitez pas à laisser un petit mot à ma Maman si vous avez apprécié ce nouveau texte...
21 juin 2007
La vogue au village
La plume de ma Maman, associée aux croquis de mon grand-père... voilà de quoi vous régaler (enfin, du moins j'espère !).
"Avec les beaux jours arrive la saison des vogues de village.
Lorsque j’étais jeune, la vogue était organisée par les « conscrits », ou la « classe », c'est-à-dire tous les jeunes gens du même âge, l’année qui précédait leur départ au service militaire, obligatoire à cette époque . Ils avaient donc dix-neuf ans. Mon village était si peu peuplé que pour étoffer le groupe des conscrits, on accueillait aussi les « sous-conscrits », âgés de dix-huit ans et toutes les filles du même âge
La semaine qui précédait le premier dimanche d’Août, jour traditionnel de la vogue, la place du village changeait d’aspect. Quelques roulottes de forains venaient s’installer à l’ombre des platanes. Arrivaient peu après les camions chargés du matériel nécessaire au montage des attractions…Dans un si petit village la fête était modeste mais il y avait toujours le stand de tir et le manège enfantin . Le stand de tir avait un immense succès auprès des jeunes hommes qui aimaient prouver leur adresse mais qui étaient fiers, surtout, de « tirer » la magnifique poupée à offrir à leur petite amie. Je n’ai jamais beaucoup aimé le stand de tir et je ne m’y suis jamais essayée malgré de multiples sollicitations.
Ce que j’aimais, moi, c’étaient les autos tamponneuses ! Elles venaient bien rarement au village . Chaque année quand je voyais arriver les forains j’avais le grand espoir que les autos tamponneuses seraient là tant je me plaisais sur cette attraction . D’abord, il y avait l’excitation de la conduite de ces petits véhicules maniables ; mais surtout j’aimais ce jeu où le plus amusant était d’essayer de bousculer l’autre sans se faire bousculer soi-même…Evidemment, c’était une occasion pour se faire inviter sur une voiture par un « soupirant » ou pour attirer l’attention d’un jeune garçon qui nous plaisait !
Une fois, une seule, est venu s’installer un manège de « pousse-pousse ». J’étais trop jeune cette année-là pour être admise sur ce manège dangereux ; mais quel spectacle de regarder ces petites nacelles voler au bout de leurs chaînes ! Les jeunes gens essayaient d’attraper les chaînes de la nacelle qui précédait la leur si c’était une jeune fille qui y était assise….Et les chaînes s’emmêlaient . Les nacelles s’enroulaient puis tournaient à toute vitesse sur elles-mêmes lorsque les chaînes se détortillaient….Les robes légères se soulevaient.. Les jeunes filles poussaient des cris aigus…J’avais envie d’être grande pour m’amuser aussi….
Un emplacement était réservé pour poser le « parquet », le plancher de danse. On amenait devant le parquet un char emprunté à l’un des agriculteurs du village. Le char était décoré de guirlandes bleu-blanc-rouge ( comme les rues du village, d’ailleurs ) ; il était équipé d’un éclairage de fortune. C’est là que le dimanche venu l’orchestre s’installait. Des tables et des chaises disposées tout autour du parquet recevaient les familles qui se trouvaient ainsi aux premières loges, soit pour faire une danse, soit pour observer les danseurs… C’était chacun son tour !Et les langues allaient bon train parce qu’alors la musique n’était pas assourdissante et on pouvait tranquillement bavarder pendant que la fête battait son plein.
Le matin du grand jour, les conscrits épinglaient sur leur vêtement la grosse cocarde bleu-blanc-rouge , marque de leur appartenance à la « classe ». En chiffres dorés ou argentés, apparaissait sur la cocarde l’année de la « classe ». Ils parcouraient le village pour vendre à chaque famille la traditionnelle brioche des conscrits qui avait été cuite par notre boulanger.
En début d’après-midi, la musique des manèges attirait peu à peu les habitants sur la place. Tout le monde était endimanché. Je me souviens d’une année où la mode pour les jeunes filles était aux jupes larges avec un petit jupon blanc amidonné qui devait dépasser légèrement….Les jeunes des villages voisins arrivaient à la vogue à vélo. Les conscrits proposaient à chacun des arrivants un petit ruban tricolore à agrafer sur la chemise ou le corsage .
Dès que l’orchestre se mettait à jouer, le « parquet » se remplissait. J’adorais danser et peu m’importait le cavalier pourvu qu’il fût bon danseur. Le bal n’était jamais boudé. Dans mon souvenir, il me semble que tout le monde aimait danser : les jeunes, les moins jeunes, les « anciens ». La vogue était un temps très fort de la vie sociale du village où toutes générations confondues on s’amusait de bon cœur. De temps en temps il y avait bien quelques fêtards qui avaient abusé de la bouteille mais je ne me souviens pas que la fête fût jamais gâchée.
Cette vogue existe toujours. Les conscrits , eux, ne sont plus là. Je ne suis pas retournée sur la place le jour de la vogue depuis très longtemps….Comment se passe-t--elle aujourd’hui ? "
14 juin 2007
Galerie de portraits
On retrouve ma Maman et sa jolie plume... pour mon plus grand plaisir (et j'espère le vôtre !). Un souvenir illustré aujourd'hui par un tableau de mon grand-père (malheureusement, ni ma Maman, ni mon frère, ni moi n'avons hérité de son joli coup de pinceau !!!)
"Dans mon petit village, comme sans doute dans tous les villages, il y avait quelques personnages qui sont restés dans ma mémoire. Je les ai vus avec mes yeux d’enfant parfois admiratifs, parfois effrayés, parfois curieux. Souvent je les connaissais peu, je ne savais rien de leur parcours ni de leur vie dans le village. Les « grandes personnes » ne répondaient pas aux questions indiscrètes des enfants et, d’ailleurs, nous le savions et ne les posions pas ces questions. Je me contentais de regarder ces hommes et ces femmes qui vivaient près de nous mais qui, en même temps, semblaient si différents ; et je m’inventais leur histoire.
Il y avait le « Zèf ». Il vivait seul au bas de la route qui monte à l’église. Jamais je ne l’ai vu sans sa pipe entre les dents. Il se déplaçait en claudiquant à cause de son « pilon ». Il avait une jambe de bois et pour moi, le « Zèf » avait dû être un pirate. Je le regardais avec un mélange de frayeur et de curiosité et jamais je ne lui ai adressé la parole. Je n’ai jamais su si sa jambe de bois était la conséquence d’un accident quelconque ou un avatar de la Grande Guerre. Il n’aimait pas beaucoup les enfants et il se plaisait à nous faire fuir quand nous nous approchions trop près de sa cour.
Puis je n’ai pas oublié la « Mère Louis ». Elle aussi vivait en bas de la route qui va à l’église, mais du côté opposé. Elle était « laveuse ». Chaque semaine, elle venait à la maison s’occuper du linge. Lorsque le linge avait bouilli pendant longtemps dans la lessiveuse, elle sortait chaque pièce fumante à l’aide d’un bâton pour la mettre dans une bassine. Une fois la bassine pleine, elle la chargeait sur une brouette, et s’en allait au lavoir pour rincer. Je revois ses mains rouges et gonflées lorsqu’elle revenait à la maison pour étendre la lessive. Sa maison était une des dernières maisons du village à avoir encore un sol en terre battue. J’étais fascinée lorsque je la voyais balayer avec ce qui ressemblait davantage à un fagot qu’à un balai comme ceux que je voyais chez ma mère. Mais elle avait un magnifique jardin qu’elle cultivait avec soin. Outre les légumes habituels de tous les jardins, on y trouvait une profusion de fleurs parmi lesquelles les roses anciennes et parfumées, les phlox, les pivoines, les grosses marguerites, les « désespoirs du peintre »…..C’est là que je venais faire « mon marché » pour la Fête des Mères. Elle qui n’avait plus d’enfants ( sa fille unique était morte jeune et elle fleurissait sa tombe quotidiennement) , elle était heureuse de m’aider à fabriquer mon bouquet.
Je revois aussi « La Bossue ». Cette pauvre femme contrefaite vivait misérablement au bout du village, rejetée par la plupart des villageois. Son crime ? Après quelques années passées à la ville, Lyon en l’occurrence où j’imagine qu’elle avait été placée comme « bonne à tout faire », elle était revenue au village avec un petit garçon qu’elle tentait d’élever seule et sans moyens. Elle se déplaçait toujours discrètement, souriante, effacée, comme une petite souris, essayant d’être le moins visible possible. Heureusement, il y avait quelques bonnes âmes au village et je crois que ce petit garçon qu’on voyait si peu, qui ne partageait jamais les jeux des autres enfants, a toujours eu de quoi manger.
Enfin, il y avait le personnage illustre, le grand écrivain, la gloire du village. Il habitait le château, juste après le cimetière. Chaque jour, il montait la rue principale à pas lents, aidé de sa canne, l’air absent, perdu dans ses pensées. On le saluait respectueusement. Il répondait d’un petit signe de tête, ou il ne répondait pas ; c’était selon. Il entrait à l’église où il priait longuement la Vierge Marie. Les belles journées d’été, il allait au bord du fleuve cueillir une brassée de « cannes d’or » qu’il déposait aux pieds de celle qu’il vénérait. Il avait souvent des visiteurs célèbres : des écrivains, des acteurs que nous regardions de loin, impressionnés. Il s’appelait Paul Claudel."




































