Le sapin de Pif
Si vous êtes de la même génération que moi, il y a de grandes chances pour que vous ayez été vous aussi des lecteurs (plus ou moins) assidus de Pif Gadget.... Ah, que de souvenirs !
Peut-être avez-vous eu entre les mains un magazine de 1975, avec pour "gadget" une pousse d'épicéa (sacré "gadget" quand on sait qu'un épicéa adulte peut atteindre 20 mètres de haut !!!)... Et, qui sait, peut-être l'avez-vous plantée, cette jeune pousse ?
Depuis quelques mois, un toulousain essaie de recenser sinon l'intégralité du moins une partie des quelques 360 000 exemplaires qui avaient été diffusés à l'époque. Lorsqu'elle a appris cela, ma Maman et sa jolie plume se sont empressées de participer à ce recensement car pour nous cet épicéa a pris une grande valeur sentimentale. Lisez son texte et vous comprendrez pourquoi...
En 1975 mes enfants avaient 10 et 12 ans. Il n’y avait pas de Wii, de PSP, de Nintendo ni même de Game Boy. Nous n’avions pas encore la télévision à la maison ! L’arrivée hebdomadaire de Pif et la découverte du gadget qui l’accompagnait étaient toujours une joie et la promesse de bons moments de rire en famille.
Lorsque nous avons trouvé ce minuscule rameau d’épicéa nous avons pensé que son sort serait tristement réglé en quelques semaines. Nous venions de terminer depuis peu la construction d’une maison de vacances en montagne à 1000 mètres d’altitude, au Fréney d’Oisans en Isère. Pour faire plaisir aux enfants nous avons planté le petit rameau dans un coin du terrain qui entoure la maison, sans conviction aucune. A ma grande honte, je dois avouer que nous ne l’avons pas bichonné ! Livré à lui-même, dans un coin peu ensoleillé, entouré de nombreux ennemis étouffants, notamment une horde de frênes (qui donnent son nom à notre village), il a pourtant lutté vaillamment pour sa survie et dès l’année suivante nous avons dû nous rendre à l’évidence : il aime la vie ! Il faut dire qu’il jouit d’un environnement remarquable et nous sommes nombreux à l’envier, lui qui voit chaque jour de somptueux couchers de soleil sur les montagnes de l’Oisans et leur reine, la Meije !
En 1977, Till, le chien boxer de la famille est mort. Les enfants ont demandé à ce qu’il soit enterré au pied du sapin afin que l’arbre le protège et que nous sachions toujours où notre chien repose. Et voilà que notre sapin–Pif a trouvé sa place dans nos cœurs.
Regardez sur la photo comme il se dresse, vert sombre, sur fond de couleurs d’automne… Dans peu de temps il aura rattrapé les peupliers (déplumés, eux !) qui l’encadrent, ses aînés de quelques années.
Si vous aussi vous avez planté une de ces jeunes pousses, allez vite partager votre témoignage sur le blog de Joël Fauré...
"Les souvenirs d'un homme constituent sa propre bibliothèque."
Aldous Huxley
La brique
Je ne suis pas la seule à aller chiner.. Ma maman y va aussi parfois et c'est pour elle l'occasion d'évoquer un joli souvenir...
Belle journée pour aller
chiner sous un soleil printanier.
Quel bonheur de flâner parmi
les stands et de découvrir tout à coup un objet qui réveille mille souvenirs !
Ici, les grands bidons à lait
que les paysannes remplissaient matin et soir et que le Père P... récoltait
chaque jour sur sa charrette tirée par son bon vieux cheval.
Plus loin, la
collection de pots décorés qui trônaient sur l'étagère au-dessus de la cheminée
: Café, Thé, Farine, Sel.....
Et encore la haute cafetière bleue qui ne quittait
jamais l'arrière du poêle , toujours prête pour le visiteur .
Et parfois, c'est
l'objet le plus inattendu qui va raviver des images un peu oubliées... Sur un
étal, j'ai vu tout à coup une brique vernie, brune, toute brillante, percée de
deux trous... Et j'ai repensé aux soirs d'hiver, dans notre maison froide. La
cuisine seule était chauffée par la cuisinière à bois. Au moment d'aller
dormir, ma mère retirait du four la brique toute brûlante ; elle l'enveloppait
dans un torchon blanc puis elle m'accompagnait à l'étage dans ma chambre
glacée. Elle glissait la brique entre les draps de mon lit. Elle la promenait
de haut en bas, de droite à gauche pour réchauffer les draps gelés et quand je
m'allongeais sous mes couvertures, j'avais l'impression d'être dans un petit
nid douillet. Je m'endormais les pieds calés contre la brique chaude qui était
comme un petit être vivant, rassurant, amical. Mais le matin, quand je me
réveillais, ma brique avait perdu sa
magie... elle était redevenue juste ce qu'elle était : une pierre froide !
Octobre rose
Le texte que ma Maman vous
propose aujourd’hui est un peu "particulier", tout d’abord
parce qu’il est très personnel (j’ai bien insisté auprès de ma Maman pour être
certaine qu’elle ait envie qu’il soit diffusé), ensuite parce qu’il est aussi
très douloureux (difficile de ne pas être ému à sa lecture…). Nous avons choisi
cette période pour le diffuser car dans le cadre d’« Octobre rose »,
mois dédié à la lutte contre le cancer du sein, plusieurs manifestations ont
lieu un peu partout en France. En Isère, c’est Rose, un personnage emblématique
de 9m de haut, qui ira à la rencontre des femmes pour les informer et les
inciter au dépistage précoce.
Dix ans.....
Le récit qui suit est très personnel et relate une expérience pénible dont personne n'est à l'abri . J'ai longtemps hésité avant de le confier à Cath. Il peut réveiller de douloureux souvenirs chez certains d'entre vous et j'en suis peinée. Je ne voudrais pas non plus qu'il fasse "pleurer dans les chaumières", ce n'est pas le but recherché. Ce texte est au contraire rempli d'espoir et il est surtout un hymne à la vie. Il faut le voir comme un témoignage utile pour dire à tous que la vie n'a pas de prix et qu'on se doit de tout faire pour la protéger.....
8h du matin un jour de
Juillet 1998.
A demi-dévêtue dans la salle
d’examen de l’un des chirurgiens les plus éminents de la spécialité sur la
place de G…, j’attends le diagnostic, l’angoisse chevillée au cœur.
« Madame, je ne peux
pas me prononcer. La grosseur est beaucoup trop petite pour que je tente une
biopsie. Je ne parviendrai qu’à vous faire mal en n’ayant que très peu de
chance de récupérer quelques cellules à analyser. Je n’envisage qu’une seule
solution : opérer pour ôter la grosseur et effectuer, en cours
d’opération, une analyse succincte, mais suffisante dans un premier temps, pour
déterminer les modalités de l’intervention…. »
Son regard clair et direct,
son sourire chaleureux ne parviennent pas à éloigner les images de mutilation
qui défilent devant mes yeux. Sans doute y lit-il mes peurs et ma détresse. Il
pose une main sur mon épaule et me dit :
« Je fais partie d’un
groupe de chirurgiens qui travaillons avec de nouvelles techniques opératoires
qui nous permettent de réaliser nos interventions en préservant au maximum
l’aspect esthétique. Je puis vous assurer que le passage de mon bistouri
sera pratiquement invisible ».
Rassurée ? Si peu… Les
interrogations se bousculent dans ma tête. Et si c’était… Non, ce n’est pas
possible…je ne veux pas... je ne pourrai pas le vivre… Mon Dieu, si par hasard
vous existez quand-même, faites… Et s’enchaînent quelques semaines de jours
gris et de nuits sans sommeil.
Je suis dans la salle de
réveil de la clinique B… Je palpe un énorme pansement au travers duquel je ne
sens rien. Je vois des drains, des tuyaux… Ma tête est complètement vide ;
je suis éprouvée par les nausées qui accompagnent toujours mes réveils après
une anesthésie un peu longue. L’anesthésiste s’affaire pour tenter de mettre un
terme à mon inconfort. Enfin, difficilement, il y parvient. On me reconduit
dans ma chambre. Je ne suis pas encore totalement consciente : j’oscille
entre sommeil irrésistible et éclairs de lucidité… La porte s’ouvre ; le chirurgien
entre ; il est toujours en blouse blanche, l’air pressé : « C’est un cancer..Il
est tout petit mais déjà agressif. J’ai épargné votre sein mais j’ai dû ôter la
plus grande partie de la chaîne ganglionnaire. Bonsoir. Je repasserai vous voir
demain matin ».
La porte se referme. Je suis
seule. Un vide s’est créé à l’intérieur de moi comme si une pompe invisible
avait aspiré tous mes organes. L’angoisse, puis la panique me submergent. Ma vie
s’effondre : plus rien ne sera jamais comme avant. Je vais devoir vivre, ou plutôt survivre…avec des traitements sans
fin… et combien de temps me reste-t-il pour profiter de ce que j’aime ? Pourrai-je
seulement encore profiter de quoi que ce soit ? Un sentiment de solitude
immense s’empare de moi…. Comment imposer mon angoisse à mes enfants, à mes
amis ? Il faut serrer les dents, ne rien montrer, ravaler les larmes… faire
la courageuse quand on l’est si peu au fond de soi. Qui peut comprendre ce
qu’on ressent dans ces cas-là ? Qui peut aider ? Une infirmière m’a
aidée. Un soir, elle a pris le temps de venir s’asseoir au bord de mon lit. Elle
a eu des gestes tendres et consolateurs. Elle a su me dire qu’il fallait que
j’évacue cet immense chagrin, qu’il fallait que je pleure autant que j’en avais
envie pour avoir ensuite la force de lutter. C’est auprès d’elle, une inconnue,
que j’ai pleuré… et que je me suis dit que j’allais tout accepter, tout faire
pour essayer de gagner cette bataille.
Après l’opération, j’ai
affronté la radiothérapie, puis surtout la chimiothérapie… Une épreuve
extrêmement dure qui m’a anéantie et que j’ai mis une année complète à
surmonter… Les contrôles sont satisfaisants. Je n’ai plus de traitement lourd.
Je n’ai jamais interrompu mes activités intellectuelles (même pendant la chimio)
mais je peux maintenant reprendre mes activités sportives. L’angoisse ne m’a
pas quittée mais je peux de nouveau sourire à la vie… Mon petit-fils Maël est né
pour l’anniversaire de mon opération. Quel meilleur pansement à l’âme qu’un
nouveau petit-fils ?
Aujourd’hui.
Le spectre s’est éloigné. Je
ne peux pas dire que c’est un épisode oublié de ma vie… je mentirais. J’y pense
chaque jour. Mais j’y pense différemment parce que je crois qu’en même temps
qu’une épreuve très difficile, cela a été une expérience riche d’enseignement.
J’ai appris que la vie est
immensément précieuse mais aussi immensément fragile. J’ai appris que quels que
soient les tristes moments que j’avais pu vivre, j’aime la vie, j’ai envie
d’être heureuse et de rendre heureux ceux que j’aime. J’ai appris qu’il y a des
choses importantes et d’autres qui ne le sont pas du tout. Les choses
importantes ce sont l’amour ( au sens large ), la solidarité, l’écoute, l’aide
qu’on peut apporter aux autres ne serait-ce qu’avec un sourire, la disponibilité,
les plaisirs de toute sorte… J’ai appris à reconnaître mes vrais amis, ceux qui
ne m’ont pas dit : « Tu sais, j’ai bien pensé à toi… Mais si je
ne suis pas venu (si je n’ai pas téléphoné), c’est parce que je ne savais pas
quoi te dire.. » Justement, j’ai appris que lorsqu’on aime on peut
toujours dire quelque chose… et même ne rien dire parce qu’un geste tendre ou
un regard affectueux c’est aussi réconfortant que des mots. J’ai tellement
appris !
Et en cet anniversaire des dix ans, je dis « Vive la vie ! ».
Les femmes seules
Place à la jolie plume de ma Maman aujourd'hui, pour un texte qui m'a beaucoup émue...
3 Août 1914. L’Allemagne déclare la guerre à la France. Les jeunes hommes de notre pays sont mobilisés depuis le 2 Août et doivent partir sur le front. Tout le monde pense que la guerre sera courte et manifeste un patriotisme quasiment sans faille.
Paul et Anna sont jeunes mariés. Anna attend leur premier bébé.La séparation est dure mais ils ont l’espoir d’un retour très proche. Toutes les familles sont sur le quai de la gare pour les dernières recommandations, les derniers baisers. Paul part pour le front avec son jeune frère, jeune marié lui-aussi et ils laissent deux jeunes femmes désemparées et inquiètes.
12 Septembre 1914. La Bataille de la Marne vient d’obliger les Allemands à se replier sur le front de l’Est. Les soldats français sont durement engagés dans les combats. Anna met au monde une petite fille . Son papa n’aura pas de permission pour venir voir son premier enfant. Bien sûr, Anna ne cesse de penser à son jeune mari là-bas, si loin. Les nouvelles sont rares et arrivent toujours avec tellement de retard ! Cette petite-fille, elle l’appellera Paulette , parce que son papa s’appelle Paul. Et Paulette, c’était ma mère…
Les journées passent sans joie si ce n’est le jour où le facteur apporte une de ces lettres tant attendues, une lettre qui redonne de l’espoir, du courage et qui rassure pour quelques heures. Noël arrive, le premier Noël de Paulette, sans son Papa. Elle n’a que quelques mois ; elle ne sait pas encore qu’elle a un Papa.
Printemps 1915. Ce jour-là, il fait beau, on aurait envie d’être heureux , de profiter de ces premières belles journées pleines de promesses. Les deux jeunes épouses, la mère des soldats et leur tante décident qu’elles vont se faire belles et qu’elles vont poser pour une photo à envoyer aux deux hommes à la guerre. Les deux jeunes femmes s’asseyent devant, Paulette sur les genoux d’Anna. Les femmes plus âgées sont debout derrière. Les visages sont graves ; les sourires sont timides.
Cette année-là, Anna a vingt-quatre ans…et on ne lit déjà plus sur ses traits la spontanéité et l’insouciance de la jeunesse.
Des mois s’écoulent encore et, enfin, au début de l’automne 1915, Paul et son frère arrivent en permission. Paul n’a jamais vu sa fille autrement qu’en photo. C’est sur ses deux petites jambes encore mal assurées qu’elle va à la gare chercher ce Papa dont on lui parle si souvent. Et alors, dans le même jardin, au même endroit, on refait la photo que chacun gardera précieusement pendant les nombreux mois de séparation qui vont encore suivre.
En 1916, heureuse suite de cette permission, Paulette a un petit frère qui, comme elle, est né sans la présence de son Papa…Ces années de guerre furent une épreuve très difficile pour ces femmes qui n’étaient pas du tout préparées à assumer seules la vie quotidienne, l’éducation d’un enfant, ces femmes qui ne travaillaient pas, qui étaient entièrement dépendantes de leur époux.
Paul et son frère ont eu de la chance : en 1918, ils sont rentrés sains et saufs de cette guerre qui a endeuillé tant de familles.
Le charivari
Certaines d'entre vous en réclamaient un à corps et cris !!! Un quoi ?? Un nouveau texte de ma Maman... Voici donc vos souhaits exaucés aujourd'hui...
Pierre était veuf ou divorcé ; je n’ai jamais vraiment su. Il vivait avec son jeune fils dans une petite maison au bas du Pré de la Commune. Je n’avais qu’à descendre les escaliers qui conduisaient de la Place au Pré, suivre le petit sentier brun qui cheminait à travers l’herbe, et j’arrivais à la porte de l’atelier de Pierre.
Pierre réparait les bicyclettes. Pendant les années de guerre et les années qui ont suivi, son atelier était florissant. La bicyclette était le moyen de déplacement le plus commode et chacun avait à cœur de conserver la sienne en bon état le plus longtemps possible. Quand je pénétrais dans l’atelier un peu sombre, une odeur particulière me sautait aux narines ; odeur de colle à rustine, de caoutchouc, de graisse…Une odeur dont je me souviens parfaitement bien. Pierre était toujours debout, un outil à la main, devant un vélo suspendu par le guidon et la selle à deux crochets qui tombaient du plafond. J’aimais m’installer près de lui à le regarder travailler.
Un jour, j’ai su qu’il avait ramené Marguerite chez lui. Marguerite venait de la grande ville. Elle ne ressemblait en rien aux femmes du village. Elle s’habillait différemment, avec des tenues colorées et à la mode alors que les villageoises de son âge (quel âge, d’ailleurs ? 45 ans peut-être ?) étaient déjà toutes vouées aux vêtements noirs et souvent informes. Surtout, les cheveux de Marguerite étaient décolorés, comme on disait en ce temps-là !!! Et les bavardages allaient bon train : Quel est son passé ? Est-elle bien sérieuse ? Va-t-elle rester au village ? Si c’est le cas, va-t-elle s’habituer ?…. et, surtout… Pierre va-t-il l’épouser ?
Et bien oui ; Pierre et Marguerite avaient décidé de se marier.
A cette époque, les remariages étaient rares car les divorces, à la campagne, étaient pratiquement inexistants. Les veuves (et les veufs) se résignaient souvent à leur destin ; ils continuaient à vivre auprès des autres membres de la famille. Pour souligner la rareté du fait, peut-être même son incongruité, un remariage était accompagné d’une tradition qui s’appelait chez nous le « charivari ». C’est ainsi que j’ai assisté à « mon » premier charivari à l’occasion du remariage de Pierre et Marguerite
La veille de la cérémonie, en soirée, les voisins et les amis du couple se rassemblèrent devant la maison de Pierre. Ils s’étaient équipés de toutes sortes d’ustensiles destinés à faire du bruit : des couvercles de marmites, des louches, des bidons, des cloches empruntées au bétail… Je me souviens que, sortie de je ne sais où, il y avait même une trompette. Et armés de tout cet attirail ils entamèrent le « charivari », c'est-à-dire qu’ils se mirent à faire le plus de bruit possible en tapant sur les objets métalliques, en secouant les cloches, en soufflant dans la trompette, en poussant des cris….C’était assourdissant ! Le « charivari » se prolongea jusqu’à ce que les futurs mariés acceptent d’apparaître sur le seuil de leur maison. A ce moment-là, ils furent encerclés par les participants et entraînés joyeusement à la salle des fêtes du village où d’autres personnes les attendaient déjà devant des tréteaux chargés de victuailles et de vin….Et c’est dans une folle ambiance de fête que le « charivari » se poursuivit assez tard dans la nuit.
Ce jour-là
Je vous propose aujourd'hui un nouveau texte écrit par ma Maman (je sais que certaines d'entre vous en sont friandes !). Bonne lecture !!
Ce jour-là, lundi 12 Juin, était jour d’examen du Certificat d’ Etudes au chef-lieu de canton voisin. C’était un grand jour pour tous ; pour les élèves, pour leurs parents et bien sûr pour les instituteurs qui étaient jugés sur le taux de réussite de leurs élèves. Mon père, maître d’une classe de fin d’études dans un village du canton voisin, avait été convoqué pour faire partie du jury de correction de l’examen. Il aimait ces journées de Certificat, mon père ! Il pouvait comparer le niveau de ses élèves à celui de ceux dont il corrigeait les copies, il côtoyait l’Inspecteur, le Maire, il rencontrait les collègues…Mais par-dessus tout, il aimait la fin de la journée, après l’annonce des résultats, lorsque les correcteurs, les instituteurs du canton concerné, les édiles municipaux se retrouvaient pour arroser dignement le bon travail effectué. Malheureusement, mon père ne savait pas s’arrêter quand il était « en goguette » ! Et les arrosages se prolongeaient parfois très tard dans la soirée.
Ce jour là, ma mère était à l’appartement de l’école ; elle était en congé de maternité ; sa grossesse était à terme. Elle avait passé une journée tranquille avec la « Petite Mémé », la grand-mère de mon père qui vivait alors avec eux. L’accouchement était prévu à la maternité, à une trentaine de kilomètres du village. C’est vers la fin de la journée qu’elle ressentit les premières contractions. La Petite Mémé commença à s’inquiéter : « Et Henri qui n’est pas là…Mais que fait-il donc au lieu de rentrer auprès de son épouse ? … » Au fur et à mesure que le temps passait, l’angoisse et la colère montaient chez la Petite Mémé qui voyait bien que les choses se précisaient .Elle arpentait la cuisine, sortait sur le pas de la porte, scrutait la nuit. Tout à coup, un bruit de moteur. Enfin, IL arrivait au volant de sa Citroën Rosalie. Dès son entrée dans l’appartement, il fut accueilli par les reproches véhéments de sa grand-mère. « Ce n’est pas possible ! Rentrer saoul à des heures pareilles ! Et Paulette qui va accoucher ! Il faut l’emmener à l’hôpital ! Et dans quel état ! C’est une honte ! » Mon père, hautain et indifférent , comme un homme qui a trop bu sait l’être, traversa la pièce sans mot dire, persuadé, dans sa cervelle embrumée par les vapeurs d’alcool, que sa grand-mère voulait le culpabiliser mais que tout allait bien. Il s’étendit sur le lit et s’endormit comme une masse sans plus d’états d’âme.
Le lendemain matin, mardi 13 Juin, la sonnerie du réveil le tira de son sommeil de plomb. Immédiatement, il remarqua très surpris, que sa femme n’était pas allongée près de lui. Il se dirigea vers la cuisine où se trouvait déjà la Petite Mémé, digne et sévère, l’œil réprobateur. En pleine nuit, elle avait dû aller chercher Joseph, le voisin, qui avait emmené ma mère à la maternité ! « Quelle humiliation de devoir demander de l’aide dans des moments pareils ! Les commérages vont aller bon train dans le village ! » La Petite Mémé ne pardonnait pas l’irresponsabilité de son petit-fils. Mon père, à la fois honteux, penaud et inquiet, reprit la Rosalie et se précipita à l’hôpital. Quand il entra dans la chambre, il vit tout de suite le berceau tout près du lit où sa femme se reposait.
Ce jour-là, à 7 heures du matin, j’étais née.
Le petit plat rouge
Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas proposé un souvenir d'enfance de ma Maman...
"Dure épreuve que vider la maison ou l’appartement de nos parents disparus. Que faire de tous ces objets, tous ces souvenirs accumulés année après année qui tous ravivent des épisodes un peu oubliés de notre vie d’enfant ?
J’étais là, dans ce qui fut la cuisine de ma mère. Ces assiettes « pour tous les jours » ? Je les donne à Emmaüs ? Ce magnifique service de verres en cristal, quoique incomplet, ne ferait-il pas plaisir à ma fille ? Ces tasses à café tout à fait démodées ? Je les jette ? Quel dommage, quand -même ! Et le petit plat rouge ? Non, je ne peux pas le donner ; je ne peux pas le jeter. Le petit plat rouge… C’est un plat à gratin, tout rond avec deux anses ; il fait partie de la série bien connue des plats en fonte émaillée « Le Creuset ». Très ordinaire, ce petit plat rouge… Et pourtant…
Mon père était très froid et très sévère. Il avait des principes extrêmement rigides qui rendaient la vie à la maison particulièrement morne. J’étais trop jeune pour comprendre et deviner que sous ses apparences dures il m’aimait et voulait sans doute que je sois aussi proche que possible de la petite fille parfaite. Le moment des repas était l’un des plus pénibles pour moi. Il ne supportait pas que je parle un peu fort ou que je me conduise d’une manière qui lui déplaisait. Dans ces cas-là, il pouvait avoir des réactions assez violentes. Ses exigences et sa rigueur me glaçaient et blessaient ma trop grande sensibilité. Pour tout dire, il me faisait peur.
L’une de ses passions était la pêche dans le Rhône. Pendant les grandes vacances, il lui arrivait assez souvent de partir sur le Rhône en barque pour une partie de pêche qui durait la journée entière. Ces jours-là, je restais seule avec ma mère et c’était jour de fête. Elle me préparait le délicieux « gratin de pâtes sucré » que j’adorais et ce gratin dorait au four dans le petit plat rouge. Nous déjeunions toutes les deux en bavardant ; je me sentais légère et sans crainte. Je vivais des instants de bonheur parfait.
Depuis ce temps-là, le petit plat rouge représente pour moi l’harmonie et la douceur ; il ramène à ma mémoire le sourire de ma mère, notre complicité joyeuse, des instants magiques d’enfance insouciante et heureuse."
Pour celles et ceux qui souhaiteraient lire (ou relire) ses précédents souvenirs, ça se trouve ICI...
La poupée
En cette période de préparatifs de Noël, voici un souvenir d'enfance (bien triste) de ma Maman...
Quand arrive Noël, un souvenir s’impose à moi. Après toutes ces années, j’aurais aimé qu’il s’efface de ma mémoire ; mais tel une plaie ulcéreuse, quand on le croit disparu, il réapparaît lancinant et douloureux.
En quelle année était-ce ? Après 1945, c’est certain, puisque mon petit frère disparu cette année-là, n’était plus avec nous. Mais guère après : j’étais encore une toute petite fille ; j’avais sept ou huit ans. J’avais cessé de croire à la belle légende de Noël et je savais que le Père Noël avait juste été inventé pour faire rêver les petits enfants. Cependant, je ne voulais pas encore quitter totalement le monde des petits et j’aimais continuer à faire « comme si.. » ; d’autant plus que pendant toute la période de la guerre, comme tous les enfants, je n’avais pas été très gâtée par le Père Noël. Les parents, les mères surtout, avaient dû déployer des trésors d’ingéniosité pour réussir à mettre quelques babioles dans les souliers. Depuis plusieurs années, j’attendais ma poupée, une vraie grande poupée, avec de longs cheveux blonds, une poupée qui marche, une poupée avec de beaux vêtements tout neufs. A quelques signes subtils, notamment des allusions, des plaisanteries, des sourires entendus de ma mère, j’avais le secret espoir que pour ce Noël-ci, je recevrais enfin ma poupée.
Le soir du 24 Décembre, comme cela était fréquent, mon père avait quitté la maison, nous laissant seules, ma mère et moi. Je suppose que l’atmosphère triste qui avait gagné notre foyer après le décès de mon petit frère était devenue trop lourde pour lui. Il avait pris l’habitude de sortir avec ses copains, pour jouer aux cartes et « boire un canon » comme il disait. Je pense aussi que cette désertion était très dure pour ma mère qui aurait certainement eu besoin d’un vrai soutien. Mais j’étais bien trop jeune à cette époque pour pouvoir analyser et comprendre tout cela.
Avant d’aller dormir, le cœur plein d’espoir, je déposai mes souliers devant la crèche que nous avions décorée quelques jours auparavant. Et là, avant de partir, mon père avait lui-aussi mis ses pantoufles. Sans doute guidée par un peu de rancœur, peut-être aussi pour plaisanter, tout simplement, ma mère glissa dans les pantoufles une grosse pomme de terre.
Le lendemain, comme chaque matin de Noël, je me réveillai de bonne heure ; la nuit était noire ; le silence était total dans la maison… Je me glissai hors du lit ; pieds nus, en chemise de nuit, j’ouvris la porte de ma chambre, éclairai le palier et descendis les escaliers sans faire de bruit. Le cœur battant, dans la semi-obscurité, je me dirigeai vers la crèche… Mais, tout à coup, une sorte d’angoisse m’étreignit ; je m’approchai de plus en plus lentement ; j’avais beau écarquiller les yeux, je ne voyais pas de gros paquet posé sur mes souliers ; à vrai dire, je ne voyais rien du tout. Je n’osais plus avancer ; j’étais comme pétrifiée. Ma poupée… Pourquoi ne m’attendait-elle pas comme je l’avais tant rêvé ? C’est alors que je vis une feuille de papier blanc posée là où aurait dû se trouver le cadeau que j’espérais. Je la saisis, la dépliai et je lus : « Comme tu n’as pas été gentille avec ton papa, je suis partie. Signé : la poupée »
Si pareilles et si différentes...
Qui d'autre que ma chère Maman pouvait "ouvrir le bal" de invitations sur mon blog ?? Elle nous fait partager aujourd'hui un dernier texte sur sa période de pensionnat...
"Dans la ville où j’habite, il m’arrive souvent de croiser des groupes d’adolescentes sur le chemin de leur école. Je vois des jeunes filles rieuses et bavardes comme je l’étais moi-même avec mes amies…Et pourtant, comme elles sont différentes de ce que nous étions ! Leur liberté dans la façon de s’habiller, de se maquiller, de se tenir, de parler, me fait mesurer à quel point les mœurs ont changé !
Dans la pension où j’ai passé cinq années, les règles vestimentaires étaient très strictes. La blouse était obligatoire toute la journée et nous inventions des solutions pour la rendre moins triste. Je me souviens que nous ne la boutonnions pas jusqu’en bas afin de laisser voir un pan de robe ; nous la serrions à la taille avec de jolies ceintures ; par dessus le col, nous faisions passer le col d’un chemisier….Le pantalon était totalement interdit et en hiver nous devions porter des chaussettes de laine. Même le port de ces horribles chaussettes était réglementé ! Elles étaient obligatoires de la rentrée des vacances de Toussaint à la sortie des vacances de Pâques !!! Les fantaisies de la météo n’y changeaient rien.
Pour notre toilette, nous n’avions que la longue « auge » qui bordait le couloir contre notre dortoir. Je crois me rappeler que le nombre de robinets était peu important en regard du nombre d’élèves….Mais cela ne nous ennuyait pas trop ! C’étaient uniquement des robinets d’eau froide et par conséquent, notre toilette quotidienne était très succincte. Nous avions la douche le samedi mais je ne suis pas sûre que nous allions nous doucher tous les samedis….Mes souvenirs sur le sujet sont incertains ! Nous nous rendions par groupes de trois dans une pièce spéciale qui se trouvait entre l’internat des filles et celui des garçons. Cette salle de douche était commune aux deux internats. Les trois cabines de douche étaient très sommaires : du béton, un caillebotis, une pomme de douche fixe. Les commandes d’eau se faisaient de l’extérieur. Nous entrions toutes les trois en même temps, chacune dans une cabine. La surveillante criait : « déshabillez vous ! ».Quelques minutes plus tard elle ouvrait l’eau : « mouillez-vous ! ». Elle la coupait : « savonnez vous ! ». Elle la remettait : « rincez vous ! ». On ne gaspillait pas l’eau et le minutage n’était pas large ! Il fallait suivre le rythme au risque de quitter la douche sans avoir eu le temps de se savonner ou de se rincer !!! Nos protestations de l’intérieur des cabines restaient généralement sans effet ! Nous n’étions pas autorisées à nous laver les cheveux ; les shampoings se faisaient à la maison, les dimanches de sortie. Je n’ai pas oublié l’année où j’étais chargée de l’entretien du poêle à charbon de notre classe*. Quand ma mère me lavait les cheveux, il en sortait un jus noir qui en disait long sur la poussière que je devais aussi avaler chaque jour !
Ah ! Mes cheveux ! Ils étaient très épais et bouclés…Ils faisaient mon désespoir : j’aurais voulu les avoir raides et lisses comme c’était la mode à l’époque. De plus, ils étaient indisciplinés et déplaisaient grandement à la directrice. Un jour, elle me convoqua dans son bureau et me dit : « Melle E…, mettez des barrettes s’il vous plaît ; vous avez l’air d’une dévergondée ! ». Quelle vexation ! Je ne savais pas trop ce qu’était une dévergondée mais je me doutais que ce n’était pas un compliment ! Et chaque matin je m’évertuais à aplatir mes boucles à l’aide de barrettes métalliques que ma mère avait achetées pour qu’enfin je ressemble à une jeune fille « comme il faut » !
Je ne voudrais pas que mon récit apparaisse misérabiliste. C’était simplement la vie telle qu’elle était il y a un peu plus de cinquante ans. La douche, l’eau chaude sur l’évier ou le lavabo, les vêtements « à la mode »… tout cela n’était pas répandu dans la société de l’époque. Dans nos internats, sans journaux, sans radios et bien sûr sans télévision, nous ne connaissions pas grand-chose du monde extérieur et tout ce que nous vivions était pour nous dans l’ordre des choses. Quand je raconte ces souvenirs à mes petits-enfants, ils sont souvent incrédules, tellement une telle vie leur paraît inimaginable !"
* Entre 1949 et 1953, à l’internat, il n’y avait pas de personnel d’entretien quotidien. Chaque élève était chargée d’un « service » pour l’année. Les services étaient parfois difficiles : balayage des salles, du dortoir, du réfectoire, des couloirs, entretien des poêles (avec transport du charbon…), vaisselle…Cette année-là, donc, je m’occupais, avec une camarade de ma classe, d’allumer, entretenir et nettoyer le poêle à charbon de notre salle d’étude.

Elle n'était pas mignonne ma Maman ??? Et je vais vous confier un secret... 50 ans plus tard, elle l'est toujours autant !!
Lisette
Nous retrouvons aujourd'hui ma Maman avec un de ces jolis souvenirs d'enfance, qui est aussi un peu le mien... Je vous expliquerai après pourquoi...
"J’étais une petite fille très sage, je crois. Je passais des heures à lire, assise sur la petite marche, juste au-dessous de la fenêtre de la cuisine ; c’était mon endroit préféré. Mes parents m’achetaient des livres de la Bibliothèque rose ; j’avais la collection presque complète, je crois, des livres de la Comtesse de Ségur, depuis « Après la pluie, le beau temps » jusqu’à « Jean qui grogne et Jean qui rit ». J’ai le souvenir de ma joie lorsque mon père, qui ne me faisait habituellement pas de cadeaux, me rapporta d’un voyage le premier volume de « Heidi », « la merveilleuse histoire d’une fille de la montagne ». On m’offrit par la suite les quatre autres volumes. C’est assise sur cette petite marche que j’ai pleuré toutes mes larmes d’enfant en lisant « Sans famille » et notamment la mort de Joli-cœur… Tous ces livres, je les ai toujours et j’ai été contente lorsque ma fille les a lus à son tour avec un très grand plaisir.
Quand j’étais encore plus sage que d’habitude, ma mère me donnait une récompense extraordinaire à mes yeux. Elle me permettait de m’installer sur un coin de la table de la cuisine avec l’énorme volume relié qui contenait les 68 premiers numéros de l’hebdomadaire pour petites filles « Lisette ». Le numéro 1 est à la date du 17 juillet 1921, le numéro 68 à celle du dimanche 29 octobre 1922
Ce gros album relié n’avait rien d’attrayant pour une petite fille de moins de 10 ans : c’était une simple couverture cartonnée marron, sans aucun dessin. Les magazines à l’intérieur étaient déjà jaunis (plus de 25 ans s’étaient écoulés quand je les lisais !), l’écriture était petite et serrée, il n’y avait presque pas de couleurs, certaines pages étaient déchirées et même arrachées, une odeur de vieux papier moisi agressait mes narines. Et cependant, j’étais captivée par ces histoires d’un autre temps. Il émanait de ces revues un parfum désuet qui me plaisait, j’adorais les histoires à « l’eau de rose », les contes moralisateurs, la « causette » qui figurait en seconde page et où « Marraine » donnait ses conseils de bonne conduite. Je relis à l’instant une « causette » dont le thème est le respect dû aux personnes âgées. « Faites-leur la vie très douce, ils ont besoin d’être entourés de soins et d’affection. Evitez-leur la fatigue : on se lasse vite à leur âge. C’est bien souvent en travaillant pour vous qu’ils se sont fatigués et vieillis… » Cela nous fait sourire n’est-ce pas ?
Mon histoire préférée était une sorte de bande dessinée de l’époque (pas de « bulles », que du texte écrit sous chaque image). Elle s’intitule « Linette et son Poilu ».Nous sommes juste après la fin de la Grande Guerre et le soldat qui revient de l’enfer des tranchées a droit à la considération et au soutien… Linette , une petite fille d’une dizaine d’années prend sous sa protection un pauvre « Poilu » sans famille, sans abri, et contre l’avis des siens entreprend de le secourir… J’étais Linette moi-même, bien sûr !
En 1921, ma mère avait 7 ans et en feuilletant ce livre aujourd’hui, je suis stupéfaite de voir ce qu’une enfant de cet âge était capable de lire à l’époque ! A l’ère de la Play Station et de la Nintendo, mon gros album relié paraît bien dépassé !"
Lorsque j'étais enfant et que j'allais en vacances chez mes grands-parents, j'avais moi aussi parfois l'immense privilège de pouvoir feuilleter ce gros album... Et plus que le plaisir de la lecture (je trouvais cet album bien triste par rapport à mes Martine ou mes Sylvain et Sylvette !!!), je prenais un immense plaisir à entendre ma grand-mère évoquer ma Maman lorsqu'elle était petite...
J'ai hérité de l'amour de la lecture qu'a toujours eu ma Maman et je suis ravie de l'avoir transmis aussi à mes deux garçons, véritables "dévoreurs".
Ma Maman m'a confié le gros volume de ce fameux Lisette... En voici quelques photos...


























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