« Avec le temps, va tout s’en va…On oublie le visage et on oublie la voix… »

Oui, avec le temps, les émotions sont moins violentes, la colère s’assagit, la douleur s’adoucit. Oui, il devient de plus en plus difficile de retrouver les détails du visage : les yeux malicieux, le sourire sur les petites canines blanches et pointues, la boucle blonde qui retombe sur le front. Le rire joyeux s’évanouit, les intonations de la voix, avec les mots souvent déformés qui amusaient toute la famille autour de la table, s’effacent. Que reste-t-il ? Les photos en noir et blanc, statiques, témoins des moments heureux. On les regarde les larmes aux yeux, le cœur gonflé de regrets. Puis, peu à peu, on n’ouvre plus les albums : c’est trop frustrant, trop réducteur, et toujours se pose la même question douloureuse : « Comment serait-il aujourd’hui ? »

La petite aimerait pourtant avoir dans sa chambre une photo de son frère, une photo comme celle que le père a posée sur son bureau dans la salle à manger, une des pièces de la maison où elle ne pénètre pas souvent. Sur la photo, le petit garçon ne fixe pas l’objectif. Son regard se perd vers un ailleurs qu’on ne distingue pas. Il porte le gilet de couleur foncée, tricoté par la mère dans une laine angora qui habille de mousse légère les contours du vêtement. La petite a un souvenir aigu et douloureux des douces sensations qu’elle ressentait lorsqu’elle prenait l’enfant contre elle ; c’était douillet et chaud. Les souvenirs sont perfides : ils rendent heureux mais ils font mal.

C’est le soir, au moment de s’endormir qu’elle retrouve Jean-François. Dès que sa chambre est plongée dans l’obscurité, elle sait qu’il est là. Elle entend son souffle léger, elle sent des frôlements contre sa joue, dans ses cheveux. Elle lui parle à voix basse : « Je suis contente que tu sois là ; ne t’en va pas ! » Parfois, elle en est sûre, elle sent sa petite main se glisser dans la sienne et ça l’aide à trouver le sommeil. Mais elle ne raconte cela à personne. On ne la croirait pas bien sûr.

C’est l’été de l’année suivante que le père se met à peindre. Jamais jusque là elle ne l’a vu peindre. Un jour, un colis arrive par la poste et le père déballe des tubes de couleurs, des petits godets de porcelaine blanche, des pinceaux de toutes les tailles. Un instant, elle a l’espoir que c’est pour elle, que son père lui a acheté un cadeau, espoir vite déçu lorsqu’elle le voit emporter ce matériel tout neuf et coloré sur son bureau dans sa classe. Comme à son habitude, taciturne, fermé, il ne prononce pas un mot, et elle se demande ce qu’un personnage aussi renfrogné va pouvoir faire avec toutes ces belles couleurs. Le lendemain, il part sur son vélo après avoir informé la mère : « Je vais au bord du Rhône ». La fillette aimerait qu’il l’emmène comme il le faisait quand Jean-François était encore là. Il accrochait la remorque au vélo, il y installait les deux enfants et la promenade jusqu’au fleuve, ponctuée de cris joyeux et de rires, était un vrai moment de bonheur. Souvent, ils suivaient l’ancien chemin de halage, secoués par les cahots de la piste mal entretenue, comme sur un manège de foire. Le fleuve puissant la fascinait. Turquoise lorsque le soleil brillait, gris acier par mauvais temps mais toujours impétueux, il charriait des branchages et des troncs d’arbres qu’elle imaginait arrachés aux flancs des hautes montagnes dans lesquelles il était né. Elle rêvait d’un voyage magique sur l’un de ces troncs qui l’entraînerait jusqu’à la mer qu’elle n’avait jamais vue. Maintenant, le père ne l’emmène plus jamais quand il part en promenade.

À son retour, il ouvre la sacoche du vélo et en sort une vingtaine de galets très plats et parfaitement polis de formes différentes, plus ou moins grands. Ils marquent les débuts de son œuvre de peintre. Minutieusement, il décore les premiers galets de fleurs éclatantes : coquelicots rouge vif, iris jaunes lumineux, pensées violettes à l’aspect velouté, marguerites au cœur d’or… Est-ce simplement un entraînement avant de se lancer dans des œuvres plus complexes ? Elle voudrait tant que ce jardin de galets soit un signe de douceur et de tendresse ! Lorsque son inspiration botanique est épuisée, il change totalement de sujet et se lance dans la représentation de personnages. D’abord, des formes féminines, inspirées de Degas, esquisses de femmes à la toilette ou gracieuses danseuses au visage juste suggéré et à la silhouette légère. Puis un jour, il réussit le profil perdu d’un jeune enfant : de son visage tourné vers le bleu du ciel on ne voit que la rondeur d’une joue rose et bien pleine, une oreille-coquillage presque transparente et un tout petit bout de nez ; ses cheveux clairs dessinent une auréole autour de sa tête. Enfant-ange ? Enfant-douleur ? Enfant disparu ? Mais que racontent ces galets ? Iris jaunes, profil perdu, silhouettes fines… Sont-ils le reflet d’une forte émotion et d’une profonde sensibilité que cet homme n’a jamais appris à exprimer avec des mots ? La petite fille ne peut pas répondre à cette question ni même se la poser. Elle ressent beaucoup de choses mais elle ne sait pas encore les analyser, bien sûr. Il en reste là pour les galets, et c’est alors qu’il ose son premier tableau. Elle le regarde assis devant son chevalet. Il donne des coups de pinceau nerveux sur la toile après avoir choisi parmi les teintes étalées sur la palette celles qui lui paraissent les meilleures. De temps à autre, il s’interrompt et la tête penchée vers la droite, les yeux légèrement plissés, il regarde l’effet obtenu. Elle ne s’approche pas de peur d’être grondée. Le jour où l’œuvre est terminée, il se lève de son tabouret, range dans leur boîte les tubes de couleur déformés, parfois même éventrés, gratte les paquets de peinture séchée sur la palette, met les pinceaux à tremper dans le bocal d’essence de térébenthine et enfin, elle voit le tableau. C’est à la fois beau et poignant. Une femme jeune et belle, qui ressemble à sa mère avant que ne l’écrase le poids du chagrin, est assise dans un fauteuil de jardin, sous le gros tilleul de la cour de la maison, tout près du vieux puits. Elle lit. Dans un carré d’herbe sous l’arbre, un petit garçon accroupi joue avec un train multicolore. Scène simple et sereine. Instantané de bonheur. Malgré la crainte que lui inspire le père, la fillette ne peut s’empêcher de s’écrier : « Comme tu as fait maman jolie ! Mais pourquoi t’as dessiné mon petit frère ? Et moi ? Je suis où ? » Le regard glacé qu’il lui adresse l’atteint en pleine poitrine. Lame coupante, pointe acérée, ce regard ne la quittera jamais plus. C’est à cet instant que s’insinue en elle la question terrible qui va distiller pour toujours souffrance, incompréhension, jalousie et rancœur : si le destin sadique avait donné le choix au père, n’est-ce-pas elle qu’il aurait vouée à la tragédie ?

Elle est heureuse quand elle se retrouve seule avec sa mère, lorsque le père est à la pêche pour la journée sur les îles du Rhône ou lorsqu’il joue aux boules des après-midi entiers. Elles cuisinent des gâteaux qu’elles dégustent toutes les deux pour le goûter. Aux beaux jours, elles vont cueillir des fleurs des champs dont elles font d’énormes bouquets qu’elles emmènent au cimetière pour les déposer sur la tombe toute blanche de Jean-François. Parfois, elles s’activent à des travaux ménagers que la mère rend joyeux en inventant des jeux ou en chantant des chansons. La petite adore jouer au portrait chinois ou à « chat gris ». La mère aime Luis Mariano et la fillette chante à tue-tête « La belle de Cadix ». Ce sont des moments de complicité qui l’enchantent et elle rêve d’une vie toujours aussi facile, sans peur, sans inquiétude, jusqu’à souhaiter vivre seule avec cette maman qu’elle retrouve peu à peu. Elle s’installe avec elle dans une intimité tranquille et douce mais quand le père rentre à la maison, cette harmonie se brise ; la petite se recroqueville pour se faire oublier et elle remarque que sa mère elle-aussi n’est plus la même. Cette femme grande et belle au regard tendre, souriante, semble se flétrir, avec sur le visage le masque d’amertume qui rend la fillette infiniment triste. Elle voudrait tant voir sa mère plus heureuse ! Elle voudrait tant la protéger ! Pourquoi cette mère ne dit-elle jamais rien quand le père se montre désagréable ? Pourquoi accepte-t-elle tout sans protester ? C’est difficile pour une petite fille de comprendre qu’il faut beaucoup d’énergie, de courage, de volonté, pour échapper à l’emprise d’un mari égoïste et autoritaire. La mère, dépassée par son chagrin, a perdu la force de résister.

À la prochaine rentrée scolaire, la fillette devra quitter l’école primaire. Justement, un Cours Complémentaire vient de s’ouvrir au chef-lieu de canton à quelques kilomètres. Quelle chance ! Elle ne s’éloignera pas du village, elle rentrera chaque soir à la maison et surtout, elle ne quittera pas sa maman. Très fière, elle a réussi l’examen d’entrée en sixième et elle se voit déjà partir chaque jour à vélo pour se rendre au Cours Complémentaire avec Janine qui, elle-aussi, a réussi l’examen. Puis il y a André et Gabriel, plus grands, qui, eux, ont réussi le Certificat d’Études et qui ont été admis en cinquième. Tout s’organise joyeusement dans sa tête dans une perspective de nouveauté attrayante.

Le 1er Octobre suivant, elle est assise à l’arrière de la voiture familiale. Dans le coffre se trouve la malle remplie du trousseau nécessaire pour intégrer la pension où le père a décidé qu’elle poursuivra ses études. Désormais, vingt-cinq kilomètres vont la séparer du village. Elle ne sait pas encore que cet internat impose une discipline rigide basée sur l’intimidation, l’humiliation, les sanctions, l’injustice. Elle ne sait pas non plus qu’elle va y passer cinq années qui resteront à jamais marquées dans sa mémoire comme les années les plus sombres de sa vie. Elle ne pleure pas. Elle est envahie par un immense sentiment d’abandon : pourquoi sa maman la laisse-t-elle partir comme ça, sans rien dire, sans rien faire ? À ce moment-là, elle prend peur : on ne l’aime plus du tout, on veut se débarrasser d’elle. Elle est toute seule. Elle a dix ans.

chapitre6