Il semblerait que vous ayez eu plaisir à retrouver la jolie plume de ma maman le mois dernier. Voici donc un nouveau texte rédigé dans le cadre de son atelier d'écriture. Le sujet était une rencontre, de quelque nature que ce soit, entre Agnès Lepic et Alain Legros. Il fallait glisser les mots et expressions suivants : un pas de sénateur, une ombrelle, originaire d'Australie, acheter des cigares.
Si vous appréciez les textes de Madame Belle-Plume, n'hésitez pas à lui laisser un petit commentaire à la fin de cet article !

La rencontre

Elle est assise devant son ordinateur, rêveuse. Sa jeunesse l’abandonne peu à peu mais elle est encore belle, d’une beauté discrète et émouvante qui lui donne un air fragile et doux. On  l’imaginerait volontiers sur une toile de Renoir, cheveux relevés et robe longue, abritée sous une ombrelle claire. Depuis huit ans qu’elle vit en France, elle n’a pas réussi à s’intégrer à la vie étriquée de sa petite ville de province. Originaire d’Australie, les grands espaces, la vie joyeuse en plein air lui manquent cruellement. Là, devant son clavier, elle hésite…Va-t-elle franchir le pas et tenter enfin de rompre cette solitude affective qui lui pèse de plus en plus ?

Il est inscrit sur ce site depuis longtemps. Comme chaque soir, il s’installe confortablement à son bureau. Il a tout prévu : à la supérette du coin il a choisi sa bière préférée et une pizza aux anchois, au bureau de tabac voisin il a acheté ses cigares favoris ; le voilà prêt pour sa chasse nocturne. Des photos accompagnées de textes de présentation plus ou moins farfelus défilent sur son écran. Il s’assoupit presque, tant ce cortège devient monotone. Tout à coup, son regard blasé est accroché par un visage lumineux, une allure romantique ; il éprouve un sentiment fort et inconnu. C’est ELLE !

Une semaine plus tard, fébrile, à la fois impatiente et inquiète, elle sirote un troisième café en surveillant du coin de l’œil la porte d’entrée du bar où elle a rendez-vous. Cet homme, presque chauve, déjà ventripotent, qui avance lentement vers le seuil d’un pas mesuré de sénateur, se peut-il que ce soit LUI ? Il ne ressemble pas du tout à l’homme dont la photo l’a fait rêver toutes les nuits qui ont suivi cette mémorable soirée où elle a osé. Elle garde les yeux baissés, l’air absent, espérant très fort que cet homme sans charme ne soit pas celui qui a fait chavirer son cœur.

Il entre dans le bar où il a rendez-vous. Intimidé, angoissé, il sent la sueur perler sur son front. Il a trop chaud, il n’aurait jamais dû mettre ce gros manteau de lainage. Il se sent atrocement lourd et maladroit. Soudain, il l’aperçoit. Comme elle est belle !Il s’approche, troublé, presque paralysé.
« Agnès Lepic ? Je suis Alain Legros. Nous nous sommes rencontrés sur Âmesoeur.com. Nous avons rendez-vous ici. »
Agnès Lepic lève vers Alain Legros son regard clair et froid.
« Vous faites certainement erreur Monsieur. Excusez-moi. »

Puis elle se lève, quitte la salle d’un pas vif et disparaît dans la foule du samedi après-midi. Tout à l’heure, elle ira au cinéma voir une belle histoire d’amour qui finit mal. Alain Legros reste planté là, décontenancé. Ce soir, il retrouvera son ordinateur, sa bière, sa pizza et son cigare.