27 mars 2007
Les Guinettes
Place à la jolie plume de ma Maman, aujourd'hui, pour un autre de ses souvenirs d'enfance. Installez-vous confortablement et prenez le temps de lire ce joli texte... sans oublier de lui laisser un petit mot à la fin si vous avez aimé !
Les deux sœurs se prénommaient Thérèse et Alice mais tout le village les surnommait « les Guinettes », déformation amusante et affectueuse de leur patronyme. Leur maison de pierre, longue et basse, était accroupie à l’ombre de l’église à quelques dizaines de mètres de l’école où j’habitais. Sur la façade, on pouvait voir une vieille publicité déjà très rouillée du chocolat Menier. Mais on devinait encore la silhouette d’une petite fille en robe légère, aux longs cheveux, qui semblait s’élancer au-dessus d’une tablette de chocolat….Elle avait de la chance : c’était la guerre , et le chocolat je ne savais pas ce que c’était vraiment : nous n’avions que des barres d’un chocolat « trafiqué ».fourré d’une sorte de crème blanchâtre sucrée…
Les « Guinettes » tenaient l’une des rares boutiques du village. J’étais quotidiennement chargée d’aller faire quelques courses chez les « Guinettes » et j’adorais ça ! Je poussais (difficilement..) la porte de bois vitrée que le temps avait déformée et qui ne joignait pas très bien, et le carillon joyeux s’animait. C’est alors que je pénétrais dans la Caverne d’Ali Baba ! Le magasin des « Guinettes » était un vrai bazar. Un mélange d’odeurs fortes ou doucereuses m’assaillait : odeurs de fruits et de légumes, odeurs de cuir, odeurs de tissus neufs, odeurs acidulées de bonbons, odeurs piquantes de poivre et autres épices…On trouvait de tout chez les « Guinettes ». L’épicerie, bien sûr ; mais la ménagère pouvait y acheter son tablier de satinette, la fermière, la présure pour fabriquer ses fromages, le jardinier, ses graines au printemps et sa paire de sabots, la mère de famille, les pantoufles du bon Docteur Jeva et aussi les galoches….Moi, j’y achetais les grosses fraises en guimauve et pour la Fête des Mères, j’y trouvais de petites fioles de « sent bon », parfums bon marché à la rose, au muguet ou au lilas. Le dimanche après la messe, il y avait quelques « commères » qui se rassemblaient là, et j’étais fascinée lorsque l’Angèle ,la meilleure amie des « Guinettes », endimanchée, enchapeautée, commentait en patois les dernières nouvelles du village…..
Il n’y avait pas de bureau de poste au village. Une toute petite pièce, attenante au magasin, tenait lieu d’agence postale. C’est là que, chaque matin, Lili le facteur venait chercher le courrier qu’il partait distribuer à bicyclette. Peu de gens au village avaient le téléphone. De temps en temps, l’une des « Guinettes » traversait en courant la place de l’église et criait : « Monsieur l’instituteur, vite ! Téléphone ! » Et mon père partait en courant en sens inverse récupérer sa communication. Le téléphone était accroché au mur de la cuisine des « Guinettes »… La discrétion n’était pas de mise ….et souvent les bavardages du dimanche étaient alimentés par les coups de téléphone échangés, les lettres envoyées et reçues et surtout les télégrammes…généralement annonciateurs de nouvelles importantes.
Pendant la guerre, les « Guinettes » avaient choisi le camp de la France libre ; elles étaient de grandes admiratrices du Général de Gaulle. En 1944, mon père abandonna sa classe et partit dans les maquis de l’Ain. Un abandon de poste était une faute grave et ma mère se trouvait exposée à des représailles. Les « Guinettes » nous accueillirent, ma mère, mon frère et moi. C’est pendant cette période-là que je découvris leurs trésors cachés ! Elles conservaient précieusement des produits « d’avant-guerre », des produits devenus introuvables et que je n’avais jamais vus ni goûtés. C’est ainsi que j’ai mangé du chocolat « d’avant-guerre », des gâteaux préparés avec la farine « d’avant-guerre »…Ma mère pouvait boire du « vrai » café….Elles avaient même du cacao « d’avant-guerre » pour les petits déjeuners .Mais par malheur, elles n’avaient que le lait de leurs quelques chèvres et je n’ai jamais pu avaler ce lait de chèvre au goût fort, auquel je n’étais pas habituée !
Les « Guinettes » nous ont quittés depuis plusieurs années. Le petit magasin n’existe plus, l’agence postale non plus. Les habitants du village prennent aujourd’hui leur voiture pour aller faire leurs courses au supermarché du bourg voisin et, comme beaucoup, font la queue au bureau de poste du chef- lieu de canton quand ils veulent envoyer un colis ou une lettre recommandée…Les plus jeunes ne sauront jamais qu’il fut un temps où on aimait bien aller chez les « Guinettes ».
Commentaires
une belle bouffée d'air et des souvenirs pour commencer ma journée
merci pour ce beau moment partagé
Merci de nous faire partager de si tendres souvenirs ...
Quand j'étais toute petite, dans le tout petit village de campagne de mes grands-parents, il y avit une toute petite "épicerie" tout comme celle-là tenue par une très très vieille "guinette" ...
Bonne journée
C'est toujours avec beaucoup de tendresse que je lis les petites histoires de ta maman .Merci de nous faire partager ces doux moments.
Merci "MamanCath", c'est toujours avec beaucoup de plaisir que je te lis.
Nostalgie... Réminiscence... En tout cas Bien être
même si les événements ne sont pas toujours drôle.
Bonne journée
merci a la maman de cathy pour tous ces jolis souvenirs, j ai l impression d entendre ma maman et je suis mieux pour toute ma journee! merci madame, je vous embrasse pierrette
merci "madame maman de catherine" de nous faire partager des tranches de vie comme les votres .
vous avez une belle plume ;vous etes une digne fille d'instituteur.
votre village d'enfance reprend vie sous nos yeux.C'est la 3ème histoire à ce sujet. bientot nous connaitrons tous les habitants .....
j'attends une autre petite nouvelle . merci pour ces belles pages.
Souvenirs...
moi aussi j'ai connu cette petite épicerie,poste,caverne d'Ali-Baba,elle était dans un autre coin de France ...mais c'était la même .Merci de si bien raconter vos souvenirs d'enfance ,je crois que Marcel Pagnol n'a pas fait mieux
A quand la suite ?
Vous lire est un réel plaisir, vous avez l'art des mots ... merci pour ce petit moment de lecture !!!
Le charme d'une petite épicerie de campagne et toute la vie d'un village, les nouvelles générations ne connaitront pas tout cela et c'est bien dommage. Merci d'avoir remonté le temps et pour la belle écriture
au plaisir de vous lire
hhhhoooo j'adore ! cela me fait penser aux jolis courts métrages de Maupassant que l'on voit en ce moment à la télé le mardi soir. Ces odeurs je les reconnais car au milieu des années 60, j'avais 6 ou 7 ans, il y avait aussi, dans mon quartier lyonnais, une épicerie avec une "grosse" dame derrière son comptoir (ce n'est pas péjoratif le mot grosse, mais dans ma tête d'enfant je la voyais comme cela) et parfois, j'y venais aussi juste pourles odeurs ; faut dire que, de temps en temps, elle nous donnait des bonbons... des caramels à 1 centimes.
Des textes comme ceux-ci j'en redemande... Mes amitiés à ta maman.
Quel plaisir de vous lire !!
Je n'ai pas connu ce temps-là mais je me souviens des deux petites épicerie du village de ma grand-maman. Lorsque j'y étais en vacances, j'adorais me rendre chez la boulangère ou l'épicière.
Continuez à nous raconter vos souvenirs, c'est merveilleux !!
Ben voilà...
... encore un très beau texte ! tant mieux... je passerai une belle journée... la tête dans les nuages !!! Merci
J'ADORE !!! Merci a ta maman de nous faire partager ces souvenirs d'enfance, c'est un texte magnifique, ecrit avec un style bouleversant. Mille bravos a ta maman, et j'espere sincerement qu'elle continuera a nous enchanter !
je n'ai pas d'autres mots que "sublime"...ces textes sont de vraies "madeleines de Proust" !! à quand le livre ????
A quand le livre?
"Maman de Cath", vous avez une plume en or! Et je vois que je ne suis pas la seule à aimer ce style qui redonne des couleurs à la vie d'antan : à vous lire, on sent presque les odeurs de l'épicerie des "Guinettes"! Décidément, quand la fée du talent est passée dans votre famille, elle ne s'est pas montrée parcimonieuse. Merci de nous faire partager ce très beau moment de nostalgie... Ceci dit, dans mon tout petit village, il existe encore une épicerie semblable à celle des "Guinettes". "Notre Guinette à nous" a largement dépassé l'âge de la pension, mais je pense qu'on la verra encore pendant quelques années chercher dans ses boîtes le petit bouton qui nous manque, couper le fromage avec sa vieille machine manuelle et commérer de longues heures sur les petits et grands évènements du village...Et puis, comme "vos Guinettes", elle ira rejoindre le monde des souvenirs...
C'est avec beaucoup de plaisir que je lis vos récits : ils nous replongent dans un passé pas si lointain finalement, souvent difficile, mais dans lequel les Gens avaient des valeurs. Merci. Je vous embrasse.
Que de souvenirs...C'est tellement agréable de vous lire... On s'y croirait ! On sent déjà les odeurs et on imagine les objets, les couleurs,... C'est vrai que vous êtes talentueuse ! Surtout, continuez à nous faire remonter le temps !!
Souvenirs d'épicerie...
Je n'ai pas encore 30 ans, mais cette belle histoire me rappele mon enfance que j'ai eu la chance de passer dans un petit village, la vraie campagne ! J'allais à l'épicerie...mais on ne disait pas "je vais à l'épicerie", on disait "je vais chez Madame Busch" ! Ma maman m'envoyais souvent chercher quelques tranches de jambon, que Mme Busch coupait avec sa machine qui m'impressionnait ! Et quelle joie de s'arrêter chez Mme Busch en allant à l'école ou en rentrant, pour choisir quelques bonbons ! "Un mélange (de bonbons)pour 2 francs s'il vous plait Mme Busch !". L'épicerie a fermée soudainement quand Mme Busch est tombée malade et s'en est allée...quelle tristesse...!
Merci de nous avoir fait partager la vie et l'ambiance de l'épicerie des "Guinettes" !
A bientôt !
merci "maman de Cath" . Cela m'a fait penser à Pagnol, sans doute à cause du papa instituteur. Mais surtout, cela fait revivre certains souvenirs d'enfance ... qu'on croit être les seuls à avoir !
Encore, encore, encore....surtout ne vous arrêtez pas maintenant et merci pour le bonheur que vous nous donnez !!!
avec de si beaux récits, on pourra facilement aller dans ce joli village et y reconnaître les endroits les plus secrets!
j'adore Votre plume, vous nous tansportez à cette époque lointaine, à ces personnages peu ordinaires, merci beaucoup pour ce voyage dans le temps...
moniKa
une belle description d'un lieu pittoresque lié à des évènements historiques, et ce, avec une plume bien leste; mes félicitations,Madame, pour cette belle tranche de vie que vous avez partagée avec nous.
Oui, c'est cela, Renée a raison : cela me fait penser à l'atmosphère de Pagnol. Des petits bonheurs simples et une espèce de nostalgie qui s'installe en les lisant.
Bravo, c'est extrêmement bien raconté et merci pour ce partage ...
Merci beaucoup pour ce magnifique récit qui est aussi une partie de vous.
Bien amicalement.
Elisa
SOMPTUEUX!!!! Quelle plume, j'adore lire ces petits messages qui nous font voyager et qui nous font également ne pas oublier d'où nous venons et qui nous sommes!!! Merci c'est une merveille!!!!
c'etait trop court!! c'est tellement bien raconte que je lirais pendant des heure vos merveilleux recits. Avec un peu d'imagination, on pourrait presque sentir les epices, le tissus et tout le contenu du magasin.. bravo!!




























