Place à la jolie plume de ma Maman, aujourd'hui, pour un autre de ses souvenirs d'enfance. Installez-vous confortablement et prenez le temps de lire ce joli texte... sans oublier de lui laisser un petit mot à la fin si vous avez aimé !

Les deux sœurs se prénommaient Thérèse et Alice mais tout le village les surnommait «  les Guinettes », déformation amusante et affectueuse de leur patronyme. Leur  maison de pierre, longue et basse, était accroupie à l’ombre de l’église à quelques dizaines de mètres de l’école où j’habitais. Sur la façade, on pouvait voir une vieille publicité déjà très rouillée du chocolat Menier. Mais on devinait encore la silhouette d’une petite fille en robe légère, aux longs cheveux, qui semblait s’élancer au-dessus d’une tablette de chocolat….Elle avait de la chance : c’était la guerre , et le chocolat je ne savais pas ce que c’était vraiment : nous n’avions que des barres d’un chocolat « trafiqué ».fourré d’une sorte de crème blanchâtre sucrée…

Les « Guinettes » tenaient l’une des rares boutiques du village. J’étais quotidiennement chargée d’aller faire quelques courses chez  les  « Guinettes » et j’adorais ça ! Je poussais (difficilement..) la porte de bois vitrée que le temps avait déformée et qui ne joignait pas très bien, et le carillon joyeux s’animait. C’est alors que je pénétrais dans la Caverne d’Ali Baba ! Le magasin des « Guinettes » était un vrai bazar. Un mélange d’odeurs fortes ou doucereuses m’assaillait : odeurs de fruits et de légumes, odeurs de cuir, odeurs de tissus neufs, odeurs acidulées de bonbons, odeurs piquantes de poivre et autres épices…On trouvait de tout chez les « Guinettes ». L’épicerie, bien sûr ; mais la ménagère pouvait y acheter son tablier de satinette, la fermière, la présure pour fabriquer ses fromages, le jardinier, ses graines au printemps et sa paire de sabots, la mère de famille, les pantoufles du bon Docteur Jeva et aussi les galoches….Moi, j’y achetais les grosses fraises en guimauve et pour la Fête des Mères, j’y trouvais de petites fioles de « sent bon », parfums bon marché à la rose, au muguet ou au lilas. Le dimanche après la messe, il y avait  quelques « commères » qui se rassemblaient  là, et j’étais fascinée lorsque l’Angèle ,la meilleure amie des « Guinettes », endimanchée, enchapeautée, commentait en patois les dernières nouvelles du village…..

Il n’y avait pas de bureau de poste au village. Une toute petite pièce, attenante au magasin, tenait lieu d’agence postale. C’est là que, chaque matin, Lili le facteur venait chercher le courrier qu’il partait distribuer à bicyclette. Peu de gens au village avaient le téléphone. De temps en temps, l’une des « Guinettes » traversait en courant la place de l’église et criait : «  Monsieur  l’instituteur, vite ! Téléphone ! » Et mon père partait en courant en sens inverse récupérer sa communication. Le téléphone était accroché au mur de la cuisine des « Guinettes »… La discrétion n’était pas de mise ….et souvent les bavardages du dimanche étaient alimentés par les coups de téléphone échangés, les lettres envoyées et reçues et surtout les télégrammes…généralement annonciateurs de nouvelles importantes.

Pendant la guerre, les « Guinettes » avaient choisi le camp de la France libre ; elles étaient de grandes admiratrices du Général de Gaulle. En 1944, mon père abandonna sa classe et partit dans les maquis de l’Ain. Un abandon de poste était une faute grave et ma mère se trouvait exposée à des représailles. Les « Guinettes » nous accueillirent, ma mère, mon frère et moi. C’est pendant cette période-là que je découvris leurs trésors cachés ! Elles conservaient précieusement des produits «  d’avant-guerre », des produits devenus introuvables et que je n’avais jamais vus ni goûtés. C’est ainsi que j’ai mangé du chocolat « d’avant-guerre », des gâteaux préparés avec la farine « d’avant-guerre »…Ma mère pouvait boire du « vrai » café….Elles avaient même du cacao « d’avant-guerre »  pour les petits déjeuners .Mais par malheur, elles n’avaient que le lait de leurs quelques chèvres et je n’ai jamais pu avaler ce lait de chèvre au goût fort, auquel je n’étais pas habituée !

Les « Guinettes » nous ont quittés depuis plusieurs années. Le petit magasin n’existe plus, l’agence postale non plus. Les habitants du village prennent aujourd’hui leur voiture pour aller faire leurs courses au supermarché du bourg voisin et, comme beaucoup, font la queue au bureau de poste  du chef- lieu de canton quand ils veulent envoyer un colis ou une lettre recommandée…Les plus jeunes ne sauront jamais qu’il fut un temps où on aimait bien aller chez les « Guinettes ».